Une perspective de plus…

Bonjour à tous,

Je viens tout juste de terminer une journée d’atelier à Pissila, dans la région du Centre-Nord. Une autre journée inspirante où j’ai pu constater la richesse intérieure de nos chères amis de monde paysan burkinabé. L’année est très difficile pour eux avec le manque de pluie. Et pourtant, les voilà qui font plusieurs kilomètres pour venir nous rejoindre, s’investir dans l’atelier qu’on leur propose… et tout ça en gardant le bon esprit et le moral.

L’atelier d’aujourd’hui était plutôt inusité pour ces gens. Ils n’ont jamais eu la chance de vivre ce genre d’expérience. Ils ont cependant été captivés par ce qu’ils devaient faire. L’engouement a été tel, qu’aussitôt le repas terminé, on a demandé à retourner dans la salle pour poursuivre au plus vite l’atelier. C’était la première fois qu’on réclamait comme ça de retourner « en classe » à ce qu’on m’a dit. Je suis un peu fier, parce que le développement de cet atelier a été un de mes principaux mandats ici. Si vous êtes curieux d’en savoir un peu plus, je vous invite à suivre ce lien  vers ma campagne « Perspective »: https://perspectives.ewb.ca/fr/bernardlefrancois … et si vous avez quelques sous, je vous demande d’appuyer ISF-Canada afin que l’on continue d’envoyer des gens ici qui auront le souci de trouver des innovations qui peuvent aider les producteurs africains.

Merci!

Des producteurs en plein travail de gestion... on simule!

 

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Lac Bosomtwe, le sens de la richesse

Une vue du rivage, lac Bosomtwe (Ghana)

Une vue du rivage, lac Bosomtwe (Ghana)

Au loin, du rivage, je peux apercevoir la silhouette de ces hommes du village, pêcheurs, qui semblent suspendus sur les eaux. Selon la croyance locale, le lac est sacré, habité par l’esprit des ancêtres. Ainsi, ce serait manquer de respect que de s’aventurer sur le lac avec un objet qui aurait été sculpté, creusé par la main des vivants. C’est pourquoi les pêcheurs se déplacent sur les eaux avec une planche de bois et par la seule force de leur bras.

À la tombée du jour, le spectacle est magnifique, envoûtant. De voir ces silhouettes se déplacer agilement sur les eaux, de percevoir la fraternité qui unit ces pêcheurs quand, au signal de l’un d’entre eux, tous se dirigent vers lui pour soulever le filet avec adresse, ce spectacle m’émeut et rend mon âme sereine. N’est-ce pas d’ailleurs ce même sentiment qui émerge au contact des enfants ici? Pourquoi venir sur cette plage tous les soirs pour admirer ces gens et m’en inspirer? Ne devrais-je pas voir ces gens pauvres, démunies? Et, pourtant, il y a une part en moi qui les envie. Pourquoi?

Peut-être est-ce parce que, contrairement à eux, le sens sacré a été évacué de mon existence. Je suis occidental. Je suis né dans l’empire du logos, dans un endroit où la raison s’est fermement établie. Serait-ce que je les envie d’habiter – ou plutôt de cohabiter – avec ce lac qui représente pour eux la puissance des vies passées, des ancêtres? Je les envie de voguer sur des eaux qui leur rappellent leurs grands-parents. Je les envie de pouvoir respecter chaque jour la mémoire des anciens, des disparus, par ce simple rituel qui est d’utiliser la planche de bois pour se déplacer sur les eaux. J’envie cette croyance qui guide leur cœur; qui leur permet de vivre auprès de ce lac qui les menacent et les protègent à la fois. J’envie ces pêcheurs qui, allongés sur leur planche, en état constant de précarité, navigue sur ces eaux profondes avec la conviction qu’ils flottent ainsi au-dessus des profondeurs où se sont réfugiés l’esprit de ceux qui ont terminés leur passage dans le monde des vivants.

Des pêcheurs suspendus sur les eaux.

Des pêcheurs suspendus sur les eaux.

Comme ailleurs, les temps changent.  Le lac est à quelques heures seulement d’Accra, la capitale du Ghana, une des villes africaines avec le plus haut taux de croissance économique. Avec l’avancée de la civilisation, force est de constater que le refuge des ancêtres est menacé. Le jour n’est peut-être pas loin où les habitants du rivage cesseront d’y croire et que le lac sacré disparaîtra. Le spectacle que j’ai vu du rivage ces soirs-là, on le fera peut-être pour distraire des touristes venus d’Accra. On prétendra que le lac est toujours sacré,  mais les habitants sauront que les ancêtres auront fui vers un refuge plus paisible. Le lac est parfait pour les sports nautiques et ce sont maintenant des centaines de bateaux à moteur qui naviguent sur les eaux. Les pêcheurs, peut-être, percevront-ils ces changements comme le signe du progrès. Ne peuvent-ils pas maintenant naviguer sur les eaux les pieds bien au sec alors qu’ils font se balader les touristes sur les eaux agitées? Ils auront appris que le lac a été formé par la collision d’un météorite il y a plus de 100 millions d’années. L’odeur du poisson qui, autrefois, était signe de succès aura été remplacée par l’odeur du parfum des touristes. Les fils et les filles des pêcheurs d’hier mangent-ils toujours le poisson aujourd’hui?

Les nuages se mélangent aux rayons du soleil et le ciel s’embrasent. Les pêcheurs tranquillement se retirent alors que ma vision trop pessimiste sur l’avenir de ce lac et de ses habitants s’estompe dans mon esprit. Un a un, je vois les pêcheurs happés par l’horizon. Au loin, j’aperçois ce jeune homme qui se tient le dos droit sur sa planche, le regard fixé dans ma direction. Je ne peux m’empêcher de demander : « et si, lui aussi, enviait ma situation d’affranchi? Comment dire s’il ne préfèrerait pas voir en ce lac qu’un immense cratère rempli d’eau, qu’une anecdote dans l’histoire naturelle de la planète? Comment dire s’il ne regrette pas son asservissement aux pouvoirs des croyances locales, à la puissance du symbole que représentent les ancêtres? Comment dire s’il ne préfèrerait pas avoir les pieds au sec et ne pas avoir à utiliser ses bras, meurtris et souffrants, pour se déplacer péniblement, et ce, que pour quelques poissons qu’il ne pourra vendre qu’à vil prix? Comment dire s’il n’est pas profondément préoccupé, se demandant comment faire pour envoyer ses enfants à l’école avec si peu pour vivre? »

Un pêcheur à la tombée du jour fixe le rivage.

Un pêcheur à la tombée du jour fixe le rivage.

Alors que ce dernier pêcheur disparaît dans l’horizon, ne subsiste en moi qu’une seule envie : que ce lac demeure pour ces habitants le lieu qu’ils désirent qu’il soit. Et pour que les changements voulus s’opèrent durablement et de manière positive, encore faut-il qu’on respecte la vitesse à laquelle cette communauté pourra convenablement s’adapter aux nouvelles conditions. C’est leur droit et notre devoir à nous, étrangers, de respecter leur volonté et leur capacité à modeler la nouvelle réalité dans laquelle ils désirent évoluer. Si j’ai un regret, c’est que nous ayons échoué si lamentablement dans notre propre pays, ayant perverti les lieux sacrés des autochtones sans qu’on ne leur demande s’ils étaient prêts à tourner si rapidement le dos aux ancêtres, à ce qui donnait un sens à leurs communautés et ce qui, en quelque sorte, était peut-être leur plus grande richesse.

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Vert Burkina: la crainte et l’émerveillement

Une terre desséchée.

Une terre desséchée: le domaine du diable!?!

Il y a quelques semaines, ce paysage était encore aride, disséqué par la chaleur et les vents secs occasionnels. Autour, ce n’était que gravier et sable rouge ocre, la couleur du diable. Si ce n’était de ces manguiers ou arbres à karité verdoyants qu’on croise ici et là, il est vrai qu’on aurait pu croire que ce lieu était la terre du châtiment ultime, un endroit où la vie n’est pas la bienvenue. À la saison sèche, on se demande parfois pourquoi des gens ont un jour choisi de vivre ici.

Et puis, un soir, le vent se lève. Au loin, on entend gronder le tonnerre. Pendant plusieurs minutes, les vents ne cessent de gagner en puissance alors que le ciel s’obscurcit jusqu’à ce que nous soyons plongés dans la pénombre. La ville devient fébrile: les commerçants rangent leur matériel et le marché disparaît en un instant . Sur les toits de tôle on entend d’abords quelques gouttes. Puis, soudain, c’est la fanfare, la cacophonie totale! On ne s’entend plus parler tellement la pluie sévit et martèle le métal des toits. La saison des pluies vient de frapper à notre porte.

Cette première pluie nous aura projeté dans un sentiment d’attente permanent. À quand la prochaine fois? Le plus tôt possible, si Dieu le veut. Mais la pluie se fait attendre et ce n’est que plusieurs jours plus tard qu’elle vient nous visiter de nouveau. C’est qu’elle doit franchir des milliers de kilomètres avant d’arriver jusqu’à nous.

Les moussons africaines

Le déplacement de la Zone de convergence intertropical responsable des moussons. (Source: Wikipedia)

Le déplacement de la Zone de convergence intertropical responsable des moussons. (Source: Wikipedia)

Mais qu’est-ce que la saison des pluies. Pourquoi l’Afrique de l’ouest, chaque année,  connaît-elle un cycle de saison sèche et de saison pluvieuse aussi bien réguler. Ce phénomène est relié au déplacement semi-annuel de la Zone de convergence intertropicale (ZCIT) et à la différence de réchauffement entre le Sahara et la côte atlantique équatorial dans le golfe de Guinée.

Si on pouvait caricaturé, on dirait que la différence entre la température du Sahara et de la côté Atlantique agit comme une immense pompe.

La ceinture de nuage aperçue sur cette image satellite est caractérisitque de la ZITC.

La ceinture de nuage aperçue sur cette image satellite est caractérisitque de la ZITC. (Source: Wikipedia)

La ZCIT est, en quelque sorte, un creux dépressionnaire qui se déplace vers le nord l’été et qui fait un appel de l’air humide de la côte atlantique situé au sud.

Qu’arrive-t-il à la terre du diable lorsque la pluie s’abat sur elle? Et bien le diable fuit et le miracle devient possible. Encore une fois cette année, le miracle s’est produit au Burkina. Sur ce sol poussiéreux, voilà qu’un tapis verdoyant vient de naître.

Il suffit d'un endroit où un peu d'eau puisse s'accumuler pour que le vert apparaisse.

Il suffit d'un endroit où un peu d'eau puisse s'accumuler pour que le vert apparaisse.

Sur la route qu'on appelle la canadienne, le vert de l'herbe contraste avec le rouge de la latérite avec laquelle les ingénieurs canadiens ont construits la route.

Sur la route qu'on appelle la canadienne, le vert de l'herbe contraste avec le rouge de la latérite avec laquelle les ingénieurs canadiens ont construits la route.

Vraiment, c’est incroyable de voir ainsi la vie reprendre son droit et défier la puissance entropique de l’univers qui veut tout transformer en chaleur et ne rien laisser d’autre derrière elle.

Les chèvres que l'on apercevait souvent sur deux pattes pour essayer d'atteindre les dernières feuilles d'une arbustes peuvent maintenant soufflées un peu.

Les chèvres que l'on apercevait souvent sur deux pattes pour essayer d'atteindre les dernières feuilles d'une arbustes peuvent maintenant soufflées un peu.

La mère d'Onorine, une collègue de travail burkinabè, penchée sur la terre de son fils et frappant de sa daba pour enfouir les graines de sorgho.

La mère d'Onorine, une collègue de travail burkinabè, penchée sur la terre de son fils et frappant de sa daba pour enfouir les graines de sorgho.

Un peu d’eau. C’est tout ce qu’il fallait pour que la graine germe et que la tige trouve sa voie entre les gravillons stériles. Le spectacle est magnifique.  Quelle beauté que ce vert tendre! Quelle beauté que de voir les paysans retourner à leur terre et travailler dur avec l’espoir d’une bonne récolte!

Malheureusement, cette année encore, les pluies tardent à s’installer de manière satisfaisante sur tout le pays. Plusieurs régions ne connaissent que de faibles précipitations isolées. C’est la cas de la région du Passoré où nous travaillons avec la CAP (Coopérative des agriculteurs du Passoré). Le weekend dernier, en visite dans la famille d’Onorine (une camarade et une amie de la CAP),  nous avons pu constater que les travaux aux champs avaient débuté malgré que la terre n’ait pas été suffisamment humide. Les producteurs nous disent qu’ils n’ont pas le choix et que les travaux qu’ils font aujourd’hui ne vaudront peut-être rien et qu’il faudra tout faire en double. Mais ils ne peuvent pas prendre de chance. Ils travaillent leurs terres avec l’espoir que demain, où très bientôt à tout le moins, les pluies s’installeront pour de bon.

Le frère d'Onorine labourant sa terre à peine humide après les premières pluies. Il aurait souhaité que les pluies viennent plus tôt et en plus grande abondance.

Le frère d'Onorine labourant sa terre à peine humide après les premières pluies. Il aurait souhaité que les pluies viennent plus tôt et en plus grande abondance.

La saison des pluies, au Burkina, est due à ce phénomène bien particulier: les moussons africaines. Chaque année, la mécanique de cet immense système climatique se met en branle. Chaque année, la température à la surface du continent ouest africain s’élève suffisamment par rapport à la température de l’eau à la surface de l’océan atlantique (golfe de guinée) pour que les vents, soufflant habituellement vers le sud changent de direction. Les vents secs en provenance du nord perdent de leur intensité et sont remplacés par les vents humides du sud qui amènent avec eux les pluies providentielles.

Évolution des précipitations dans la région de l'afrique sub-saharienne.

Évolution des précipitations dans la région de l'Afrique sub-saharienne. (Source: CNRS)

Malheureusement, le phénomène de réchauffement climatique, par l’augmentation des températures de l’eau de surface des océans, pourrait rompre la manière dont ce système fonctionne: si l’écart adéquat de température entre la surface de l’océan et le contient n’est pas atteint, alors les vents ne changeront pas de direction et les pluies n’atteindront plus le Burkina. L’Afrique sub-saharienne, la région où se trouve le Burkina, est sans conteste la région qui a connu dans son ensemble la plus fort diminution de précipitations dans les 50 dernières années (CNRS: Centre National de Recherche Scientifique de France).

Et moi de demandez: si les moussons continuent de faiblir d’année en année, qui viendra alors chasser le diable du Burkina: BP? Exxon? Vous? Moi? Et si c’était humainement impossible. Que sont des hommes pour chasser le diable?

Si un Africain vous demande pourquoi la saison des pluies revient chaque, lui expliquer qu’il s’agit d’un phénomène climatique lié à l’écart des températures entre le continent et l’océan ne le satisfera pas. Il comprendra très bien ce que vous dites, mais il restera sur son appétit. Pour lui, cette explication ne s’attarde qu’au comment. Ce qui l’intéresse c’est plutôt le « pourquoi ». Pourquoi ce phénomène à cet endroit et à ce moment. L’africain n’a pas peur d’essayer de pénétrer le mystique, d’aller au-delà de l’explication rationnelle. Pourquoi les pluies diminuent-elles? Serait-ce que Dieu veut nous punir? Où est-ce que les hommes ont tendance à se châtier eux-mêmes?

Et si le réchauffement climatique était causé par les hommes? Pas tous bien sûr, seulement les plus riches d’entre nous, ceux qui brûlent le charbon et le pétrole en grande quantité chaque année. Et si le réchauffement climatique  faisait disparaître les moussons? À qui enverrait-on la facture? Qui est responsable? 18 millions de personnes à déplacer vers des contrées plus clémentes. Un camp de réfugiés climatiques de 18 millions de personnes. Cette dépense se trouve dans quelles colonnes des déclarations comptables de nos grandes corporations ou de nos fond de retraite? L’idée est sûrement grotesque et injuste pour l’occidental j’en conviens, mais elle permet de mettre en perspective les impacts potentiels d’un réchauffement climatique galopant.  En 2006, le rapport Stern commandé par le gouvernement britannique déclarait que l’inaction dans la prochaine décennie pour freiner le réchauffement climatique résulteraient en des coûts d’environ 6 trillions de dollars (6,000,000,000,000$) [BBC: Rapport Stern et The Guardian]. En 1992, à Rio, les grandes puissances de la planète ont adhéré au principe de précaution (principe 15 de la déclaration de Rio): « En cas de risque de dommages graves ou irréversibles, l’absence de certitude scientifique absolue ne doit pas servir de prétexte pour remettre à plus tard l’adoption de mesures effectives visant à prévenir la dégradation de l’environnement.  » Et si la diminution des pluies en Afrique sub-saharienne était le résultat de notre inaction, de notre peur du changement? D’un côté des inondations au Québec, de l’autre des sécheresses en Afrique: n’est-ce pas là un drôle, bien qu’extrêmement coûteux, paradoxe.
Comment agissons-nous à l’heure actuelle? En préoccupation de qui et en prévision de quel avenir basons-nous nos choix politiques, nos choix de consommation, nos choix de styles de vie? Il ne sera jamais trop tard pour faire de petits changements à notre échelle qui auront de grands impacts sur la vie de tous. Le « think globally, act locally » ne m’a jamais semblé autant d’actualité qu’en ce moment, alors que chaque jour je me réveille avec ces 18 millions de producteurs, souhaitant que les pluies arrivent enfin pour de bon. Je suis maintenant d’ailleurs devenu producteur moi-même… mais ça c’est le sujet d’un autre « post »… à suivre!

L'avenir.

L'avenir.

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Pensées au hasard vol.2

Jalousie

Quand je reçois des nouvelles du Canada, parfois je me surprends à devenir momentanément jaloux. Quand je vis des moments un peu plus difficiles et qu’on me parle d’une soirée entre amis, d’une sortie en plein air ou d’une activité culturelle intéressante, je ne peux empêcher ce sentiment de surgir. Par chance, rapidement la « mécanique » réflective se met en branle: je suis ici par choix, ma présence ici est d’abords motivée par des valeurs profondes, il s’agit d’une expérience de vie exceptionnelle et qui vaut bien ces quelques sacrifices, si je suis enclin à la jalousie c’est d’abords parce que je suis un peu fatigué voilà tout, un peu de repos et ça va aller, etc. Après un bref instant, le sentiment fini donc par disparaître et je me sens soulagé.

Ce soir, en marchant dans une rue sombre de Ouaga, alors que la blancheur de ma peau semblait en quelque sorte avoir disparue, je me suis surpris à me poser la question: « Et si j’étais Burkinabés? » Comment alors pourrais-je me défaire de l’emprise de cette jalousie si elle se manifestait en moi? Si je regarde objectivement la mécanique qui me permet de chasser le sentiment mal venu, tous les arguments que j’utilise sont en rapport avec mon statut de résident temporaire, de résident par choix. Si j’étais né ici, aurais-je été condamné, incapable de me soustraire à cette force négative?

Et moi maintenant d’avoir un goût amer à la bouche. Et si j’étais Burkinabés!?! Aurais-je été celui qui regarde l’occident et l’envie, le jalouse avec tant d’ardeur que l’envie finit par devenir obsession maladive et malsaine? Aurais-je été celui en qui la jalousie se transforme en haine? Ressentir la jalousie est sans nul doute humain, mais encore faut-il réussir à la maîtriser pour qu’elle ne nous pourrisse pas la vie ou ne pourrisse pas celle des autres.

Je continue ma marche dans la pénombre. J’entre au magasin du coin et m’achète un peu de chocolat. Un petit réconfort! Pourquoi pas? La journée a été longue et chaude et le voyage en autobus beaucoup trop dur!

Sur le chemin du retour, je me surprend à sourire. C’est que soudainement je m’émerveille devant la quasi absence de cette jalousie dans les burkinabès que j’ai eu la chance de rencontrer jusqu’ici. De toute évidence, ce sentiment de jalousie envers l’occident n’est pas chose commune. On nous admire et souhaiterait être né au Canada, mais on ne nous jalouse pas de manière malsaine. Je me sens soulagé et continue mon chemin en décidant de garder la foi en celui que je suis. « Et si j’étais burkinabès? » Me poser cette question à moi-même est une injustice, un piège en quelque sorte. Parfois, ça ne vaut peut-être pas la peine de penser trop loin.

P.S.: Je dois avouer que cet réflexion m’a permis de me mettre en paix avec cette question qui me tenaillait depuis ce soir de décembre 2002 alors qu’en voyage en Amérique du sud nous avions, ma copine de l’époque et moi, été attaquée au couteau. Depuis ce soir-là, une question me tournoyait inlassablement dans la tête: « Et si j’étais né là-bas, est-ce que c’est moi qui aurait tenu ce couteau sous ma gorge? » En d’autres mots, si j’étais né là-bas, est-ce que les conditions de pauvreté dans lesquelles j’aurais vécues m’auraient poussé moi aussi à la violence? Jusqu’où le pacifiste que je suis aujourd’hui doit-il attribuer son caractère à l’environnement dans lequel il a grandi plutôt qu’à la nature même de sa personnalité? Parfois, c’est vrai, ça ne mène à rien de penser trop loin.

Le regard et l’objet de notre quête

Cherchez la misère Afrique et vous trouverez des enfants aux ventres creux, des enfants qui meurent du paludisme faute de traitement.

Cherchez la misère au Canada et vous trouverez des personnes âgées seules et démunies, de jeunes adolescents dépressifs et qui vont jusqu’à s’enlever la vie.

Cherchez le bonheur en Afrique et vous trouverez des gens qui dansent pour vivre, s’amuser e t célébrer, vous trouverez des enfants pour qui un rien amuse.

Chercher le bonheur au Canada et vous trouverez la chaleur d’un souper familial ou d’une soirée entre amis.

Cherchez la paresse en Afrique et vous trouverez des gens assis à ne rien faire qui fixe l’horizon.

Cherchez la paresse au Canada et vous trouverez des gens qui profitent du système, cherchant à gagner plus en ne se souciant jamais de leur impact sur leur société ou le monde qui les entoure.

Cherchez la détermination en Afrique et vous trouverez des jeunes assis à 11h le soir sous le lampadaire d’une avenue déserte pour finaliser leur leçon (non, ils n’ont toujours pas la lumière chez eux).

Cherchez la détermination au Canada et vous trouverez de ces entrepreneurs qui ont vécu des années difficiles, mais ne se sont pas laissé abattre. Vous trouverez de ces enseignants qui continuent à croire en l’avenir de la jeunesse et qui chaque jour leur donne le meilleur d’eux-mêmes.

Cherchez le courage en Afrique et vous trouverez, approchant d’un forage d’approvisionnement en eau, cette file de femmes longue de plusieurs centaine de mètres et qui, en ligne, attendent plusieurs heures avant de pouvoir enfin remplir leur bidon. Non ce n’est pas que de la ténacité, puisque si vous les aviez trouvez plus tôt ce matin, vous auriez compris que ces femmes ont quitté leur village à l’aurore pour marcher les 5 à 10km qui les séparent de cet unique point d’eau dans la région. C’est avec ces quelques 40L d’eau sur la tête qu’elles retourneront finalement à leur village pour débuter le reste de la longue journée… une fois de plus.

Cherchez le courage au Canada et vous trouverez des hommes et des femmes d’affaires qui, après un échec, se retroussent les manches et essaient de nouveau. Vous trouverez des gens qui font le choix de vivre avec moins parce qu’engager dans la défense d’idées auxquels ils croient fermement. Vous trouverez de ces travailleurs qui bravent le froid et font s’élever les infrastructures qui contribuent au développement de notre société.

Cherchez la dignité et vous la trouverez dans le regard des gens. Au Burkina Faso ou au Canada, c’est à la rencontre d’un regard fier et digne qu’il est possible de réaliser qu’il s’agit probablement de la richesse la plus primordiale qui soit! Avant d’offrir quoi que ce soit à l’Afrique, offrons lui d’abords sa dignité, celle d’être reconnue telle qu’elle est et non pas comme une caricature de la misère humaine ou d’un safari!

Quel est l’objet de notre quête aujourd’hui définira notre perception du monde et notre façon d’interagir avec lui. Peut-être est-il utile de s’en rappeler à l’occasion.

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LA toune…

Un petit post pour vous distraire un peu.

Je vous laisse aujourd’hui le plaisir de découvrir une des chansons les plus populaires (sinon la plus populaire et la plus entendue) au Burkina. On l’entend dans les autobus, sur les sonneries de cellulaire, dans les maquis, etc.

Vous avez une idée de quelle chanson il peut bien s’agir?

Pour votre plus grand plaisir, je vous invite à appuyer ici-bas pour révéler de quelle chanson il s’agit!!😉

Lors de mon séjour au Ghana, j’ai aussi eu la chance d’identifier une des chansons qui semble la plus apprécié par les ghanéens puisqu’on l’entend pratiquement sur 1 cellulaire sur 3!!

Finalement, une petite photo montrant qu’on utilise bel et bien les modes de transport locaux!! Et non, on n’a pas nos 4×4 avec chauffeur privé! À vous de me dire maintenant le nombre total de passagers!!! (Vous pouvez appuyer sur la photo pour la grossir!)

Ah oui! dans le décompte il ne faudrait pas oublier de tenir en compte les passagers dans le coffre:

Passagers clandestins!?!? (P.S.: Oui, oui!! Je sais MC que c'est de la triche... les chèvres c'était lors d'un autre voyage... mais bon, ça demeure plausible non?😉

Au plaisir!

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Budget et autres chinoiseries!

Récemment, je me suis installé pour une période indéterminée à Ouagadougou, la capitale du Burkina. Exercice intéressant que de tenter de se trouver un endroit qu’on pourra appeler chez soi. Je vous invite donc pour un petit tour de mon humble logis qui se trouve dans un quartier « populaire » de Ouagadougou. Dans ce processus, j’ai été amener à me questionner sur 1) les services inhérents à la communauté, 2) les conditions économiques des ouagalais et 3) la présence chinoise en Afrique. Je vous partage donc du même coup certaines pensées à ces sujets dans ce « post ».

La cours intérieur (ou un peu de contexte)

Je loue une chambre-salon (l’équivalent d’un 2 et demi) à M. Sidou Ouedreago, entrepreneur général de profession. On pourrait dire que M.Sidou est de la classe moyenne supérieure (bien que de parler d’une classe moyenne au Burkina n’est pas très approprié). Comme dans la majorité des cas, les différents appartements donnent sur une cours commune. Dans mon cas, je partage la cours avec la famille de M.Sidou (4 enfants et sa femme), le jeune couple locataire de la seconde chambre-salon juste à côté de la mienne et les nombreux visiteurs qui s’arrêtent au passage. Le soir l’ambiance est particulièrement agréable. Tous nous nous retrouvons dans la cours essayant de nous rafraîchir un peu avant de rentrer pour dormir. On discute, on rit. Les enfants, eux, étudient à la lueur du fluorescent ou se chamaillent jusqu’à ce que l’un d’entre eux se mettent à pleurer. J’ai du mal à croire que des appartements, procurant autant de promiscuité avec ses voisins, trouveraient aussi facilement preneurs au Canada. Pourtant, ici, c’est la norme. Et je dois avouer que j’y trouve de nombreux avantages: que ce soit pour le sentiment de sécurité que ça créé ou l’entraide qui n’est jamais bien loin. Sans compter la chaleur humaine que ça procure. Pour l’intimité, il y a toujours moyen de se réfugier dans nos appartements et de fermer la porte.  Personne ne vous en tiendra rigueur… en autant que vous les ayez salués d’abords!

Vue sur la cours intérieure. J'habite le logis le plus à gauche. Devant on peut voir ma fidèle monture, ma moto Kayser, sur laquelle je me propulse à travers les rues achalandées de Ouaga!

Sur les services communautaires

Ça ne faisait pas 1 semaine que j’étais installé que les enfants de M. Sidou m’enseignaient quelques mots de moré. C’était de voir les yeux du petit quand, le soir, j’ai répété ce qu’il m’avait dit pour saluer les adultes… oh la fierté du petit homme qui, appuyé au manguier, me regardait l’oeil complice et le sourire aux lèvres! Le plus vieux m’a, lui, proposer de laver ma moto sans même que je lui demande.  Je lui ai offert de l’argent mais il a refusé avec un sourire. Tous ces petits gestes m’ont fait réfléchir un peu plus sur ce que j’appellerais les « services de la communauté ». Bien que non quantifiés dans le PIB national et non considérés en terme de valeur économique, ces services ont une valeur réelle sur la qualité et les conditions de vie. C’est un peu comme les « services » que les écosystèmes nous offrent « gratuitement »: les terres humides qui filtrent l’eau, le plancton de l’océan qui capte de le CO2 de l’atmosphère, etc. Ces services écosystémiques ne sont jamais pris en compte dans les calculs économiques, pourtant la valeur qu’ils ajoutent à la qualité de vie sur terre est non négligeable et se chiffre en milliers de milliard de dollars par année.  Récemment, ce que j’observe me laisse croire que ce sont les services communautaires qui contribuent le plus à la richesse intérieure d’un pays comme le Burkina. Ici, on ne penserait pas à s’acheter de système d’alarme, ce sont les relations qu’on crée qui garantissent notre sécurité.

Mes appartements

En entrant, vous vous trouverez dans ce que j’appellerais la pièce multifonctionnelle. J’y ai installé mon bureau. C’est là aussi que je prépare mes repas froids (je n’ai pas encore de brûleur). Dans le coin, je fais mes exercices matinaux question de garder un peu (j’insiste sur le « peu ») la forme. Le soir, c’est aussi là que dort ma moto, à l’abri des malfrats!

La cuisine / salon / salle de gym / bureau / stationnement de moto!

Puis, au fond, se trouve ma chambre à coucher.C’est le grand luxe puisque j’ai ma salle de bain privée. Et quelle salle de bain! Je la dirais aussi multifonctionnelle puisque, vraiment, on peut tout faire en même temps!😉

Mon lit bien camouflé des moustiques et ma table de nuit!😉

Le garde-robe et l'entrée de la salle de bain.

La salle de bain multifonctionnelle!

Un budget de Nassara

Pendant le processus d’aménagement, j’ai noté les prix payés pour les différents items que j’ai achetés, question de voir si je n’excédais pas les argents qui m’étaient octroyés par ISF pour m’installer et pouvoir faire le budget détaillé de mon placement. Je vous le présente ici-bas.

Mon budget détaillé.

Vous  noterez que mon budget est pratiquement balancé : je ne gagne ni ne perds d’argent. La valeur ajustée est le montant attribué à la nourriture. Avec les dépenses faites et envisagées, je peux donc me permettre de manger pour 2900 FCFA par jour. Pour bien des Burkinabés, ce montant est exorbitant. À titre d’exemple, mon déjeuner typique (demi baguette avec omelette et Nescafé) me coûte environ 500 FCFA (1,1$).

Je vis donc dans un luxe relatif avec les 12$ par jour qu’ISF me donne. D’autant plus que le coût de la vie à Ouaga est fort probablement le plus élevé au pays, l’accès à une diversité de produits et de services étant nettement plus élevé que dans le reste du pays.

Budget d’un ouagalais

J’ai essayé de refaire l’exercice budgétaire en prenant ce qui pourrait être le salaire moyen à Ouaga. Définir un salaire moyen n’est pas chose facile, mais en discutant avec des gens, je pense que de prendre le salaire (incluant les indemnités) d’un professeur du primaire pourrait être un bon départ. Cependant, il faut garder en tête qu’il s’agit là d’une approximation, si on prenait le revenu moyen des Ouagalais en incluant le secteur informel, soit les gens qui n’ont pas un salaire déclaré mais qui vivent en vendant au marché local par exemple, ce salaire serait grandement diminué. N’oublions pas qu’on estime à pas moins de 10 millions le nombre de personnes vivant avec moins de 2$ par jour au Burkina. Donc, en assumant que ce professeur bien fortuné décidait de s’installer dans ma chambre-salon, voilà ce à quoi il devrait renoncer (voir les 20 items barrés dans le tableau) :

Budget d'un enseignant du primaire ouagalais hypothétique.

Vous remarquerez que pour la nourriture, notre professeur doit se contenter de 2000 FCFA par jour. J’ai du mal à imaginer comment ces familles que je croise dans les rues de Ouaga font pour joindre les deux bouts. Des familles dont le père ou la mère ne sont ni professeurs ou fonctionnaires, mais vendent des légumes au marché en faisant des profits de 25, 50 ou 100 FCFA par vente. Ces gens et leur capacité de survivre dans ces conditions m’impressionnent!

Parlons chinoiseries!

Dans le tableau de mon budget, vous verrez que j’ai mis en italique les items qu’on qualifie ici de chinoiseries.

« Chinoiserie : Terme utilisé pour désigner tous ces produits de très basse qualité qu’on retrouve sur le marché et qui sont produits en Chine : fournitures de plastique de toute sorte, camelote électronique, etc. »

Les chinoiseries sont omniprésentes dans les marchés locaux. Ce sont des montagnes de plats de plastiques (par chance certains viennent du Nigeria ou du Ghana), d’instruments de cuisine ou d’appareils électroniques qui ne coûtent rien mais vous assurent de deux choses : personne ne trouvera jamais ça esthétiquement beau et ça ne durera pas!

« Le cas du panier à linge. À prime abords, je ne cherchais pas un panier à linge. En parcourant les allées du marché local, j’allais d’étal en étal. Au moins un étal sur trois était couvert de chinoiseries, les autres servaient à exposer les fruits et les légumes. Bien que j’aie pu tout acheter au même endroit, j’avais décidé de distribuer mes achats parmi les marchands. D’allée en allée, d’étal en étal, c’était le même spectacle qui s’offrait à mes yeux, les mêmes bidules de plastiques aux mêmes couleurs kitchs. Par ici, j’achète donc un porte-savon, par là une chaudière.  Je fais durer le plaisir car, peu importe, j’aime bien me promener dans les marchés, me retrouver au milieu de cette multitude d’interactions et d’échanges humains.  Au passage, dans une allée, mon regard est soudainement surpris par la beauté des items d’une femme qui est assise à l’ombre: de belles poteries et des paniers fait à la main, en fibre naturelle. Aussitôt, je me dis que ça décorerait bien mon nouveau chez moi. Pourquoi est-ce que j’en ne ferais pas un panier à linge! Et voilà! J’achète au gros prix. Et dire qu’il y a peu de temps de ça, c’est probablement des étales comme celui là qui devait peupler les marchés locaux. Ça me laisse pensif… »

Les relations économiques entre la Chine et l’Afrique sont plus complexes que le simple « dumping » de volumes importants de produits chinois sur les marchés africains. La Chine est le premier partenaire économique du continent africain avec des échanges qui ont totalisé près de 120 milliards de dollar en 2010. C’est aussi le plus grand investisseur. Cependant, de plus en plus de voix africaines se font entendre critiquant les façons de faire des compagnies chinoises. Pour ma part, j’ai eu une préoccupation fondamentale en faisant mes achats: il s’agit des dangers que ces produits peuvent constituer sur la santé et l’environnement des Africains. Combien de ces chinoiseries ne correspondent pas aux standards minimaux européens ou nord-américains? Quand on pense au scandale du plomb dans la peinture utilisée pour les jouets d’enfants ou les agents toxiques dans le lait en poudre pour bébé, ça sème des doutes dans mon esprit. Combien d’Africains, jeunes et moins jeunes, ont-ils ou seront-ils exposés à des composés toxiques contenus dans ces articles de basse qualité? Et ça, c’est sans compter que la façon dont on dispose définitivement des objets/déchets ici est de les faire brûler. Il n’y a pas de collecte public. Le soir, dans les rues, les gens allument de petits feux dans lesquels ils jettent ce qui n’est plus utilisable. Les fumées qui se dégagent de ces feux sont toxiques, mais les chinoiseries qu’ils peuvent contenir augmentent sans aucun doute leur toxicité. Quels sont ou seront les impacts à long terme de l’omniprésence de ces produits: métaux lourds, produits organiques persistants? C’est difficile à définir, mais il y aura des conséquences. Encore ici, il s’agit  d’un symptôme de la pauvreté : les personnes n’ont pas assez d’argent pour acheter des produits de qualité, le gouvernement pas assez de moyens pour faire respecter des standards strictes de qualité ou d’instaurer un programme public de collecte des ordures. Et voilà l’Afrique qui devient à la fois le laboratoire et le dépotoir pour des marchandises aux effets potentiellement pervers sur l’environnement et la santé humaine. Pas facile d’être né pauvre. Mais comme mon bon ami ouagalais me l’a encore dit aujourd’hui: « ça va aller… Dieu est grand! »

« Aller au ciel! Chus un peu sceptique
j’m’en vas aller là quand j’aurai su
qu’est-ce que l’bonyeu a contre l’Afrique.
M’as mettre un homme là-d’ssus. »
Richard Desjardins (M’as Met’un Homme là-d’ssus)

Deux articles intéressants sur l’impact économique de la présence chinoise en Afrique :

Article 1 (HEC France) sur la présence chinoises en Afrique

Article 2 (The Economist) sur les relations économiques Afrique-Chine

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Pensées au hasard vol.1

BONHEUR RELATIF

Quand, au sortir de la douche je m’arrête sous le ventilo fixé au plafond et sens un ou deux frissons me parcourir le corps, qui sur cette terre pourrait dire qu’il est plus ravi que moi?

UN CAR POUR DÉDOUGOU.

Les arrêts sont insupportables. Il fait trop chaud. L’air est immobile. Je suffoque et sens la sueur ruisseler abondamment de mon front à ma nuque. Mes vêtements sont détrempés. Je regarde par la fenêtre et laisse mon esprit plané pour fuir la chaleur. Je me sens complètement inadapté à ce climat.  Ne faut-il pas être Africain pour demeurer ici et supporter cette chaleur? Il est près de midi et cette lumière est aveuglante.

Je me  retourne. À mes côtés Amadou,  un jeune homme sympathique que je viens de rencontrer est parfaitement immobile. Amadou est mossi et musulman. Il m’a expliqué plus tôt qu’il devait finaliser les arrangements du mariage de son petit frère qui l’accompagne avec une demoiselle de Dédougou, une femme de descendance bobo, une ethnie de l’ouest du Burkina. Il s’agira donc d’un mariage inter-ethnique, d’un mariage moderne.

Amadou regarde droit devant lui. Cette terre brûlante, c’est la terre de ses ancêtres. À quel point sommes-nous différents physiquement? À première vue, la différence est frappante. L’Africain qu’il est, d’ailleurs, a bien plus sa place ici que moi; il est plus adapté non? Depuis que l’autobus s’est arrêté, nous n’avons pas échangé une parole. Avec cette chaleur, personnellement, je ne m’en plains pas.

Du coin de l’œil, je remarque soudainement qu’Amadou a, lui aussi, le front trempé par la sueur. Il ne dit rien alors que miroitent sur sa peau des millier de petites gouttes. Son regard fixe je ne sais quoi au long: l’horizon peut-être! Lui aussi semble trouver refuge en laissant planer ses pensées là-bas, dans la savane désertique qui nous entoure.  C’est peut-être la chaleur qui me donne alors cette idée étrange à la vue d’un Amadou silencieux et détrempé par la sueur:

 À cet instant bien précis, alors qu’Amadou et moi sommes assis côte-à-côte, si je pouvais mesurer nos températures corporelles respectives à l’aide d’un thermomètre, elle indiquerait 37±0,5 degrés Celsius . Pour lui comme pour moi, la lecture au thermomètre serait pratiquement identique! Comme le mien, le corps d’Amadou cherche (dans ce cas-ci lutte farouchement) à conserver en tout temps cette température bien précise. Si le corps s’en écarte, cela signifie que quelque chose ne va pas, il s’agit du symptôme le plus communs d’entre tous: la fièvre! À plus de 40 degrés Celcius, la vie commence à être en danger. Le maintien du corps par le corps à une température stable fait partie des processus homéostatiques (au même titre que le taux de sucre dans le sang, le rythme cardiaque, etc.) qui permettent le maintient de la vie de tout être humain.

Je regarde la sueur qui perle sur le front d’Amadou et me dis que, fondamentalement, il y a bien plus de ressemblances physiques entre lui et moi que de différences. Burkinabès ou Québécois, au-delà de la couleur de la peau et de quelques traits physionomique nous ne différons que très peu physiquement les uns des autres.  Nous sommes tous vulnérables aux mêmes virus, privés d’eau c’est la mort.

Comme pour moi, dans ce bus c’est un enfer pour le corps d’Amadou qui, en sueur, peine désespérément à conserver sa température normale. La  seule véritable différence entre lui et moi c’est probablement que, lui, n’aurait jamais eu l’idée d’écrire sur cette chaleur. Pour lui c’est le quotidien et il ne sert a rien d’en faire tout un plat… suffit de penser à autre chose et de laisser planer ses idées!

Je me retourne et plonge mon regard dans l’horizon, laissant mes pensées se perdre au loin, là-bas dans la savane qui nous entoure.  À défaut d’une réelle adaptation biologique, on pourra dire qu’il s’agit d’une adaptation culturelle aux conditions climatiques extrêmes du Burkina (et aux voyages d’autobus en général!) que je viens ainsi d’expérimenter.😉

SUR LE COURAGE (ou la stupidité!) DU COOPÉRANT

La littérature sur le développement discute beaucoup du défi que représente l’adoption de technologies, surtout dans le domaine de l’agriculture. Beaucoup d’efforts ont été  faits en 25 ans avec peu ou pas de succès à bien des niveaux. En Afrique, les conditions permettant la diffusion efficace des connaissances, des techniques et des attitudes ne sont pas idéales et les victoires semblent souvent hors de portée. Le passé semble parfois être le gage d’un avenir aux promesses incertaines.

En réunion, je suis assis devant ce volontaire d’Ingénieurs Sans Frontières qui nous parle, avec conviction et espoir, de la nouvelle stratégie d’adoption de technologies que l’équipe devra tester dans les prochains mois. 25 ans d’échec pèse sur les paroles qu’il prononce et je sais qu’il le sait très bien. Cela ne l’empêche pas de parler avec assurance.

Mais quelle est donc le sens de notre action? Qui sont ces coopérants qu’on croise ici dans les villes et les villages? Des hurluberlus aveuglés par un idéal inatteignable? Des réalistes complètement désillusionnés qui croient qu’il n’y a rien à perdre, que de toute façon, c’est ici le seul territoire où on peut confronter l’injustice face à face?

Certains d’entre nous, peut-être plus modérés, parlent en terme financier et disent que nous sommes des investisseurs sociaux: plutôt que de gérer les risques d’un investissement à potentiel retour monétaire, nous tentons de gérer les risques associés à des investissements à potentiel retour social. Dans le cas qui nous occupe, la question serait donc de risquer l’investissement de ressources (surtout humaines) qui pourraient créer le changement ou, plutôt,  inciter les producteurs africains à désirer faire des changements et adopter des technologies innovatrices pouvant avoir un impact positif sur leur condition de vie.

25 ans d’échec et on essaie encore: vraiment! est-ce par courage ou par stupidité?

Demandez moi comment se sent la goûte dans l’océan et je vous répondrai qu’elle se sent aussi vaste et puissante que l’océan lui-même. Comment pourrait-il en être autrement?

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Beauté terrifiante: El Mina

Lors de mon au Ghana dans le cadre d’un Symposium dans la capitale, Accra, j’ai eu l’occasion de visiter certains endroit le long de la côte.

Je vous propose ici une visite virtuelle du château d’El Mina que j’ai eu la chance de visiter pendant ce périple au Ghana. Un endroit d’une beauté sans pareil, grandiose. Un endroit qui a aussi été le théâtre des plus grandes atrocités que les hommes aient perpétrées sur cette terre.  Peut-être est-il, encore aujourd’hui, difficile d’ignorer les marques laissés par ces actions des européens sur les sociétés africaines? C’est le regard droit devant que les peuples doivent affronté l’avenir, mais le passé ne doit pas être écarté ou renié pour autant.

Vu du balcon avec l'océan derrière.

El Mina a été construit par le Portugal en 1482 par São Jorge da Mina . Le château est situé sur une péninsule qui s’avance dans l’océan (golfe de Guinée). Les points de vues sont spectaculaires. Il s’agit du premier poste de traite construit aux abords du Golfe de Guinée.

Une autre vue du balcon supérieur.

Le château El Mina est le plus vieux bâtiment européenne existant au sud du Sahara. D’abord établi comme un poste de traite, le château est devenu plus tard l’un des points les plus importants sur la route de la traite d’esclaves via l’atlantique. Les Néerlandais ont saisi le fort  en 1637. La traite des esclaves s’est poursuivi sous le règne des néerlandais jusqu’en 1814; en 1871, le fort est devenue une possession britannique.

Vue du balcon avec la ville d'El Mina à gauche.

En 1957,  la colonie anglaise obtenait l’indépendance, le Ghana était né et le contrôle du château passait aux autorités locales. Aujourd’hui, le château est reconnu par l’UNESCO comme site du patrimoine mondial.

La cours intérieure.

UNE VISITE À L’INTÉRIEURE DES MURS

La cours des femmes

La cours intérieure secondaire où étaient détenues les femmes.

Ici, on détenaient les femmes avant leur déportation. La trappe au centre constituait leur seule et unique source d’eau pour  s’abreuver. Du haut de cette tribune où nous nous trouvons, le gouverneur pouvait admirer les centaines et centaines de femmes entassées dans cette cours intérieure. C’est de cette tribune aussi qu’il choisissait, à l’occasion, la femme avec laquelle il allait passer la nuit. Elle était alors descendue dans la trappe pour qu’elle puisse se laver.

La trappe d'où les femmes s'abreuvaient et où on baignait la femme choisit par le gouverneur.

C'est ici qu'on enchainait à un boulet les détenues dont le comportement avait causé problème. Tous les détenu(e)s étaient enchaîné(e)s deux à deux en tout temps.

Les cellules

"La chambre de la mort": une pièce où on enfermait, jusqu'à ce que mort s'en suive, les individus qui avaient tenté de fuir.

Le dernier passage

"The door of no return": il s'agissait de la porte que les détenus franchissaient avant leur déportation. Une fois franchie, il n'y avait plus de retour en arrière.

Il s’agit de la dernière porte que les détenus franchissaient avant de quitter définitivement le continent africain, laissant derrière eux tout ce qu’ils avaient, incluant la liberté.

Porte sur une avenir sans liberté.

Diagramme d'un bâteau faisant le commerce d'esclaves. L'espace était utilisé à son maximum.

C’est par cette ouverture que les esclaves quittaient le château pour se faire emmener dans les bateaux ancrés dans la baie.

Ces bateaux allaient les amener dans les différentes colonies du nouveau monde (Antilles, Amérique, etc.). Il y a encore des débats autour du nombre total d’africains qui ont ainsi été « exportés » vers les colonies. Les nombres des différentes estimations varient entre 10 et 68 millions. On présume que le taux de mortalité au cours de la traversée oscillait entre 15 à 30% . C’est donc dire que des millions d’hommes, femmes et enfants sont morts dans ces conditions indécentes.

Pour la mémoire et la suite du monde

Une plaque pour la mémoire des événements survenus à El Mina. Voir le détail du texte ici-bas.

In everlasting memory /Of the anguish of our ancestors / May those who died rest in peace / May those who return find their roots / May humanity never again perpetrate / Such Injustice again humanity / We the living vow to uphold this

(Traduction libre)

À la mémoire éternelle / De l’angoisse de nos ancêtres / Que ceux qui sont morts reposent en paix / Que ceux qui retournent trouvent leurs racines / Puisse l’humanité envers l’humanité / Ne plus jamais commettre une telle injustice  / Nous les vivants qui s’y engageons

El Mina aujourd’hui

Le Ghana est, aujourd’hui, un pays au développement exemplaire. Le système démocratique fonctionne bien et l’économie prend de l’ampleur grâce au travail de ces habitants. Les ghanéens sont fiers de leur pays. El Mina est charmant village de pêcheurs qui grouille de vie.

Des habitants d'El Mina se préparent pour la pêche.

Vue d'un bateau de pêche avec le château El Mina à l'arrière.

Un dernier regard sur le château El Mina... et sur l'avenir.

Ce château est à la fois superbe et terrifiant. Au-delà de sa beauté il témoigne des horreurs dont nous sommes capables en tant qu’humanité. Aujourd’hui, c’est une nouvelle génération de ghanéens qui joue au foot (voir le but de soccer dans la photo) au pied de ce qui était autrefois le symbole de l’oppression et de l’asservissement de l’homme par l’homme.

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Les sons du Burkina (vol. 1)

Voici un billet qui cherche à vous projeter dans certains des environnements sonores qu’on peut croiser au Burkina. J’espère que ça vous permettra de voyager un peu avec moi et partager ces moments uniques.

  1. Les séries éliminatoires ont commencé au Canada. Ici, le sport national est évidement le soccer (ou football). Cette enregistrement a été pris un soir de match. Imaginez-vous entrer dans un couloir sombre qui débouche sur un endroit au dimension… disons d’un garage double québécois. Sur la terre battue on a placé des bancs en bois sur lesquels 130-150 fans sont assis. Il fait chaud et on est tous tassés devant trois gros téléviseurs. On suit deux matchs à la fois avec le son à tu-tête. Évidemment, la foule commente tous les jeux et s’emporte à l’occasion devant un beau jeu ou lors d’un but. L’ambiance est survoltée… oreilles sensibles s’abstenir! –>
  2. Les nuits sont parfois agitées et sonores. Celui-ci est enregistrement fait à proximité du domicile d’un ami et collègue, Idrissa. Près de chez lui, il y a un vidéo où on projette des films de tout genre sous un abris. Pour attirer les gens, on utilise d’immense caisse de son…  coeur sensible s’abstenir! –>
  3. Tout un contraste: même endroit, Toma, mais cette fois on se dirige à l’église d’où on entend les chants d’une messe le soir. –>
  4. Les salutations font partie des rituels à ne pas négliger. Au pays de Samo, les salutations ressemblent à une véritable chorégraphie sonore. Cet enregistrement a été effectué lors de ma première visite dans un village. Accompagné d’un employé de la coopérative, nous avons fraternisé avec les gens du village de Tô en buvant le dolo. On rit, on s’amuse et on échange les nouvelles. Remarqué bien la longeur et le détail des saluations entre la vieille dame et l’animateur qui m’accompagne qui dure et dure (à environ 1min20s). Ignorer par la suite ma réponse maladroite…😉 –>
  5. Dans les premiers jours, les jeunes enfants de ma famille d’accueil au village gardait toujours une certaine distance. Ils parlaient peu français et étaient plutôt gênés… moi aussi. Un soir (on entend les criquets à les animaux à l’arrière), alors que j’étais assis de mon côté et qu’eux étaient étendus sur les nattes près de leur mère, ils ont commencé à compter… en français. Je me suis rapproché sentant qu’il s’agissait pour eux d’une manière de briser la barrière linguistique. À partir de ce jour, la distance semblait moins grande… ingénieux comme truc! —>

Bonne écoute!

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Histoires d’hier et d’aujourd’hui

(Note : En aucun cas les membres de l’équipe ERA d’ISF au Burkina Faso n’ont été mis en danger au cours de ces événements. La situation est suivie de près en tout temps.)

Manifestations dans les rues de Ouagadougou.

Comme probablement plusieurs d’entre vous le savent déjà, le Burkina Faso a connu dans les dernières semaines des grèves et/ou soulèvements d’étudiants, de commerçants, de magistrats et de militaires. Dans de nombreuses villes, les manifestants s’en sont pris à des édifices ou des biens publics : commissariat, palais de justice, commerces, préfecture, etc. Encore aujourd’hui, les raisons qui ont mené au déclenchement de ces manifestations sont diverses et ne semblent pas reliées. La première manifestation d’envergure du 22 et 23 février concernait la mort d’un étudiant à Koudougou. Les grèves étudiantes des semaines suivantes ont été déclarées en lien avec cet événement. Ce sont les militaires qui ont par la suite contesté la décision d’une cours pénale qui avait reconnu coupable un de leur camarade. À Ouagadougou, la capitale, les militaires ont pillés les commerçants du centre-ville une première fois dans la nuit du 22 au 23 mars. Le lendemain, ce sont les commerçants de Ouagadougou qui sont descendus dans les rues pour manifester contre les agressions qu’ils avaient subies, l’impunité des militaires et l’immobilisme du gouvernement qui tardait à prendre des mesures de dédommagement. Plusieurs autres villes ont, elles aussi, subies des dégâts matériels, les manifestations étudiantes et/ou militaires se propageant au reste du pays. Suite à cette série d’événements, le 30 mars dernier, le président Blaise Compaoré décidait de s’adresser à la nation, en plus d’instaurer un couvre-feu national: Discours à la nation du Président Blaise Compaoré, 30 mars 2011

La rencontre du Président avec les militaires semblait avoir été fructueuse et, dans les jours qui ont suivi, les manifestations ont cessé. Le couvre feu a donc été levé et les activités ont repris. En apparence, l’ordre était de retour au pays.

Jeudi dernier, le 14 avril, les militaires ont toutefois repris les armes et sont descendus dans les rues. Cette fois, le motif des révoltes était le non-versement d’une prime. Les militaires ont de nouveaux pillé des commerces, saisi des véhicules civils et endommagé des édifices publics (dont le palais présidentiel). Les médias parlent désormais de mutinerie au sein des rangs de la garde présidentielle. Selon l’Agence France Presse, 45 personnes auraient été blessées par balle lors des soulèvements récents à Ouagadougou. À Pô, ville frontalière située à 143 km au sud de la capitale, les militaires se sont aussi soulevés faisant de nombreux dégâts matériels et blessant au moins 2 personnes par balle. Pô est une ville symbolique pour le Président burkinabè qui y a dirigé son centre national d’entraînement et de commandement. C’est de là aussi que Compaoré, à l’époque capitaine, est parti pour renverser le commandant Jean-Baptiste Ouédraogo et installer au pouvoir son ami et compagnon d’armes, Thomas Sankara, en 1983 avant que ce dernier ne soit tué en 1987, lors du coup d’État de Compaoré. Tous les éléments de l’actuelle garde présidentielle burkinabè, basée à Ouagadougou où a commencé la mutinerie le 14 avril dernier, ont été formés à Pô.

Samedi dernier, 16 avril, le Président Compaoré a dissous le gouvernement et a nommé de nouveaux dirigeants militaires. Avec la révolte des militaires et gendarmes à Tenkodogo et Kaya, il ne semble pas que ces mesures d’apaisement aient suffi.

Mais que se passe-t-il donc au « Pays des hommes intègres »? Pour mieux comprendre les événements d’aujourd’hui peut-être est-il nécessaire d’effectuer un retour sur l’histoire du Burkina Faso. Voyons voir…

Le contexte géographique

Le Burkina Faso partage ses frontières avec le Mali, la Côte d’Ivoire, le Ghana, le Bénin, le Togo et le Niger. Sa superficie d’un peu moins de 275 000 km2 équivaut à la moitié de la France.

Selon l’Indice de développement humain, le Burkina Faso se situe au 161ème rang sur 169. À titre de comparatif, l’Inde se situe au 119ème rang, l’Algérie au 84ème, le Pérou au 63ème, le Chili au 45ème et, finalement, le Canada au 8ème rang. Alors que le RNB (Revenu national brut) par habitant était de 36 668$ pour le Canada en 2008, celui du Burkina était de 1 215$. Avec ces quelques 16,7 millions d’habitants, ce sont près de 10 millions de Burkinabès qui vivent avec moins de 1,25$US par jour, la plupart faisant parti des 13-14 millions de producteurs agricoles du pays.

Précipitations moyennes au Burkina.

Le Burkina Faso est un pays enclavé qui n’a pas accès à la mer. Se situant juste au sud de la ceinture Sahélienne, sont climat, sa flore et sa faune varient du sud et nord, allant d’une savane boisée au sud à une savane désertique au nord. Tel qu’attendu à cette latitude, les précipitations sont irrégulières au cours de l’année, avec une saison des pluies allant de juin à octobre. Le total des précipitations annuelles s’apparente à celui du Québec, surtout dans le sud du pays (savane boisée), mais c’est leur répartition sur l’année qui pose problème (faible infiltration, évapotranspiration extrême en période sèche, etc.). C’est pourquoi de nombreux barrages sont installés près des villages afin de favoriser la retenue des eaux et permettre le maraîchage en période sèche.

Le Sahel désigne une bande de territoires marquant la transition, à la fois floristique et climatique, entre le domaine saharien au nord et les savanes du domaine soudanien (à ne pas confondre avec le pays du même nom), où les pluies sont substantielles, au sud. (Source : Wikipedia)

L’économie du Burkina Faso est faible et son déficit commercial se creuse depuis plusieurs années (voir figure ici-bas).  Les principaux produits d’exportation sont le coton et l’or qui comptent ensemble pour près de 80% de la valeur exportée. Comme une connaissance burkinabè m’a déjà dit : « Outre l’or, le coton et le sésame, le Burkina compte deux autres grandes richesses : la chaleur et la poussière. »

Flux dexportation et dimportation en millions de US$ (réf.:Institut National de la Statistique et de la Démographie, Ministère de léconomie et des finances, Burkina Faso)

Si je me suis étendu autant sur certains aspects géographiques du Burkina, c’est parce que ces facteurs ont eu et continuent d’avoir des impacts (surtout négatifs) sur son développement : condition difficile pour l’agriculture, éloignement des ports pour l’exportation, prévalence du paludisme ou autres maladies tropicales, pauvreté extrême, etc. Heureusement, contrairement à plusieurs pays africains, la cohabitation des quelques onze principaux groupes ethniques s’est fait passivement jusqu’à aujourd’hui. Les Mossis comptent pour approximativement 52% de la population.

Contexte historique

Cavalier Mossi (source: Wikipedia)

Peu de choses sont connues de l’histoire ancienne du Burkina Faso, sinon que le territoire a été occupé, entre autres, par l’empire du Ghana qui aurait dominé la région du XIème au XIVème siècle et provoqué d’importantes vagues d’immigration de Mossis.  Ce sont sûrement eux qui formeront par la suite les principaux royaumes sur le territoire, dont le royaume du Yatenga avec son chef-lieu à Ouagadougou.  L’histoire de ces royaume se fonde sur les relations qu’ils entretenaient, à diverses périodes, avec l’empire du Ghana, l’empire du Mali, l’empire Songhaï, le royaume bambara de Ségou et l’empire peul du Maasin.

C’est en 1888 qu’une première expédition française frôle le sol de l’actuel Burkina Faso. En 1891, les relations entre occidentaux et autochtones deviennent plus tendues alors que Britanniques et Français se partagent le territoire. En 1894, les troupes françaises entrent à Ouagadougou chef-lieu du royaume du Mogho Naaba (chef suprême des Mossi et du royaume Yatenga). À partir de 1896-1897, à l’instar du royaume du Mogho Naaba, les quatre autres royaumes mossis accepteront le protectorat « imposé » par les Français, non sans résistance.

Les Français ne participeront que très peu au développement du pays qui servait, à tout fin pratique, de réservoir à main-d’œuvre pour les plantations du sud. De 1904 à 1919, le territoire de l’actuel Burkina Faso était rattaché à la colonie du Haut-Sénégal-et-Niger.  Pendant la Première Guerre Mondiale, les Mossi constituèrent la plus grande part de ce qu’on appellera les bataillons de « tirailleurs sénégalais ».

La colonie de la Haute-Volta (limite frontalière du Burkina actuel) est créée en 1919. Plusieurs élément rendent l’autonomie de la Haute-Volta précaire : convoitise de la main-d’œuvre par les colonies voisines, manque d’accès à la mer et coût administratif élevé. Fait saillant, en 1932, la colonie est dissoute par les autorités françaises et son territoire est annexé au Soudan Français (Mali actuel), au Niger et à la Côte d’Ivoire, et ce, en dépit des protestations du Mogho Naaba. Lors de la Deuxième Guerre Mondiale, les Mossis rejoindront une fois de plus les forces nationales françaises . En 1947, en reconnaissance pour leur service rendu et suite aux demandes répétées et insistantea du Mogho Naaba désirant retroueré l’intégrité de son royaume, le territoire de la Haute-Volta sera reconstitué « dans ses limites de 1932 ».

La Haute-Volta devint république autonome en 1958, puis autonome en 1960 sous la direction de Maurice Yaméogo.  En 1966, suite à un coup d’État – le premier d’une longue série – Maurice Yaméogo est renversé.

Le président Thomas Sankara (source: Wikipedia)

C’est en 1982, suite à une série de gouvernements renversés successivement, que le capitaine Thomas Sankara renversera à son tour le colonel Saye Zerbo qui était à la tête du pays. Le médecin-commandant Jean-Baptiste Ouedraogo a alors été institué et Thomas Sankara fut nommé Premier ministre. En 1983, suite à l’arrestation de Thomas Sankara, un mouvement révolutionnaire qui allait profondément marqué le pays se déclencha. Sankara fut libéré et porté au pouvoir. Le pays fut rebaptisé République populaire et démocratique du Burkina Faso le 3 août 1984, jour du premier anniversaire du coup d’État. Burkina Faso signifie «le pays des hommes intègres».  Suite à l’apparition de frictions au sein du seul parti politique admis, Sankara fut assassiné en 1987. Blaise Compaoré, le président actuel de la République, s’empara alors du pouvoir. Près de 25 ans après sa mort, Sankara demeure pour de nombreux Burkinabés le représentant d’un idéal d’émancipation nationale. C’est à Sankara qu’on peut probablement attribuer la naissance de l’identité moderne du burkinabè.

Une des premières mesures que prend Blaise Compaoré est la dissolution du Conseil national de la révolution qu’avait créé Sankara et la création d’un nouveau parti, le Front populaire (FP). Blaise Compaoré est donc au pouvoir depuis 1987. Le multipartisme a été instauré en 1991 ; en 1992, une grande partie des entreprises d’État sont privatisées

En 2000, un amendement à la Constitution limitant un président à 2 mandats est adopté. Aux élections de 2005, l’opposition déclare anticonstitutionnelle l’intention de Blaise de se présenter aux élections puisqu’il s’agirait de son 3ème mandat. Malgré ces objections, le Conseil constitutionnel a jugé que l’amendement ne pouvait pas prendre effet avant la fin de son second mandat, l’autorisant ainsi à présenter sa candidature à l’élection de 2005. Le 13 novembre 2005, Compaoré a été réélu comme président avec 80,35 % du suffrage. Les prochaines élections sont prévues pour 2015. Blaise Compaoré aura été au pouvoir pour une période  de 28 années à cette date.

Et maintenant…

C’est un tableau grossier de la réalité historique du Burkina que je viens de dresser. À cela, il faudrait ajouter combien de particularités culturelles et sociales pour mieux comprendre les événements actuels? On pourrait, par exemple, discuter les ajustements structurels imposés par le FMI et qui ont profondément transformé le rôle de l’état, libéralisé et privatisé le marché intérieur.

Le monde change rapidement et le Burkina doit s’adapter, mais à quel prix?. Le burkinabè vit aujourd’hui dans un état de droit alors que c’est pourtant l’autorité de la tradition qui dicte les mœurs et entretient la solidarité de la majorité des habitants. Voilà que non loin de 50% de la population est âgée de moins de 14 ans. Jamais auparavant le pays n’aura probablement autant ressenti la tension entre tradition et modernité, entre l’idéal d’un passé inachevé et les promesses nébuleuses d’un avenir encore incertain.

Et vous, comment interprétez-vous l’histoire d’hier de ce pays qui, aux dires d’un collègue burkinabè, n’aura peut-être jamais dû exister? Y aurait-il une injustice inhérente aux tracés des frontières? Bien sûr que oui! Mais est-ce suffisant pour expliquer la situation actuelle, l’histoire d’aujourd’hui?

Vous, jeunes Burkinabès, que voulez-vous pour votre avenir? Si vous prenez les rues, c’est sur la promesse de quel avenir ou le déni de quelle partie de votre passé? Mais vers où ces habitants du « Pays dea hommes intègres », ces gens qui font pousser dans le désert, marchent-ils?

Un jardin dans le désert...

Lecteurs, si vous vous êtes rendus jusqu’ici, je crois que la table est mise pour faire vos commentaires, partager vos impressions sur la thématique de cette histoire qui, malheureusement, n’est pas unique.

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