Dédougou et l’UGCPA/BM


Ingénieurs Sans Frontières (ISF) a pris l’habitude de faire vivre 1 mois d’exploration au nouveau personnel arrivant au pays. Dans ma première semaine ici, j’ai donc eu l’occasion de me déplacer pour rencontrer différents partenaires et membres de l’équipe.

Après 2 jours à Ouagadougou, la capitale, je suis parti direction ouest vers la belle petite ville de Dédougou. C’est là que j’ai rencontré Valérie et Rosanne, deux volontaires ISF de longue date.

L’UGCPA/BM

Il fait soleil au Burkina. Rosanne nous sourit à l'UGCPA/BM.

Dédougou est le siège d’une organisation bien particulière pour nous qui travaillons dans le secteur agricole du Burkina: l’Union des Groupements pour la Commercialisation des Produits Agricoles dans la Boucle du Mouhoun (UGCPA/BM). Cette organisation est spéciale pour les trois raisons suivantes:

  1. Rosanne y travaille depuis 2 ans et 8 mois (on est tous un peu chauvin!)
  2. C’est une organisation qui fonctionne bien et dont la structure a résisté à l’épreuve du temps et des diverses contraintes externes (ce qui n’est vraiment pas chose facile dans le monde agricole ici, croyez moi!!)
  3. Cette organisation a pris forme grâce à la branche Développement Internationale de l’Union des Producteurs Agricoles du Québec (UPA-DI). Il s’agit donc d’une initiative toute québécoise.

Fleurs d'hibiscus biologiques, produit du labeur de groupements de femmes dans la boucle du Mouhoun.

Fait à noter, un des programmes instaurés à l’UPGCA/BM est la commercialisation de fleurs d’hibiscus biologiques par des groupements de femmes. Les fleurs d’hibiscus entrent dans la fabrication de ma boisson préférée ici, le bissap. Bien fraîche, ce petit liquide rouge vif est des plus désaltérants!

Un peu de contexte

Au Burkina Faso, environ 85% de la population active sont des producteurs agricoles. Sachant que les habitants de ce pays sont parmi les plus pauvres de la planète, il semble raisonnable d’agir, dans un premier temps, au niveau du secteur agricole afin d’augmenter les bénéfices que ces quelques 10 000 000 de Burkinabès tirent de leur terre. La tâche n’est pas simple, mais des outils existent pour dynamiser le secteur.

Des paysans s'en vont aux champs sur leur charette tiré par un âne (environs de Dédougou).

Un de ces outils consistent à regrouper les producteurs ensemble, afin qu’ils puissent, entre autres:

  1. Défendre conjointement leurs droits et intérêts (plaidoyer);
  2. Mettre en commun des ressources et faciliter l’accès au crédit;
  3. Obtenir de meilleurs prix pour leur production en exerçant un certain contrôle sur la vente de leur production en fonction des prix du marché; et,
  4. Offrir des services à leurs membres, tels que de la formation technique ou de faciliter l’accès à des intrants (engrais, semence) de qualité.

Ici, au Burkina, la loi permet aux producteurs de s’unir selon différents types de structures, allant des coopératives aux fédérations, en passant par les groupements et les unions: ce sont les organisations de producteurs (ou OP dans le jargon d’ici). C’est donc à travers ces structures que nous espérons collaborer afin de mieux servir les habitants du Burkina.

Mon mandat et la commercialisation groupée

Dans le cadre de mon placement ici, on m’a chargé de deux choses:

  1. Augmenter notre connaissance du secteur de la commercialisation des productions agricoles, via les OP partenaires, le secteur privé ou dans d’autres organisations non partenaires.
  2. Finaliser le développement d’un atelier/simulation de la commercialisation groupée qui pourra, par la suite, être utilisé afin d’accroître la performance des OP dans ce domaine.

Rosi qui m'instruit et m'accompagne dans ma visite de l'UGCPA/BM.

Je vais donc me concentrer dans ce qu’on appelle la commercialisation groupée. Mais c’est quoi cette bébitte là au juste? C’est simple et complexe à la fois. Simple en théorie, mais très complexe à gérer dans le réel… surtout dans le réel d’un contexte de pauvreté comme ici.

La commercialisation groupée, comme son nom l’indique, consiste à mettre en commun une partie des récoltes produites afin d’obtenir un meilleur profit sur ses récoltes et de contrecarrer le pouvoir que le commerçant exerce sur le producteur. Au Québec, cette condition n’existe plus depuis la création de l’UPA en 1972 et l’adoption de la loi des producteurs agricoles. Étonnamment, le déséquilibre des pouvoirs entre commerçants et producteurs agricoles a autrefois existé au Québec. C’est peut-être difficile de comprendre cette inégalité de pouvoirs aujourd’hui et comment elle rend le petit producteur vulnérable. Peut-être est-il nécessaire de mettre les choses en perspective? Essayons d’imaginer un peu….

Il s’agit d’une famille paysanne typique d’ici. Nous sommes au Burkina Faso et les conditions sont très difficiles. La pauvreté est extrême. Vous êtes analphabètes parce que vous n’êtes jamais allés à l’école. Vous n’êtes jamais allé à l’école parce que vous deviez travailler au champ dès l’âge de 8 ans. Vous vivez depuis toujours à plus de 50km de la ville la plus proche et n’avez qu’un vélo pour vous déplacer. À chaque année, vous produisez assez de Sorgho ou de petit mil pour suffire à aux besoins de votre famille. Vous réussissez même à générer un peu d’excédant chaque année. Comme à chaque année, au temps des récoltes, il ne vous reste pratiquement rien des sous que vous aviez obtenu par la vente des ces quelques quantités excédentaires il y a déjà 11 mois de ça. Les réserves en nourriture sont aussi très basses. Vous venez de mettre les dernières récoltes dans vos sacs. Un commerçant frappe à votre porte. Il vous offre un prix dérisoire pour tout ce que vous êtes en mesure de vendre. Il prendra tout mais à son prix. Vous ne savez même pas ce que pourrait être un prix juste. De toute façon, présentement le sorgho et le petit mil ne se vendent pas très chers au marché local, tout le monde récolte et le marché est inondé, les prix sont au plancher. Dans quelques mois, bien sûr les prix vont monter, mais vous n’avez plus rien des quelques économies de la vente de votre production de l’année dernière. Vous décidez donc de vendre au commerçant… comme l’an dernier. Et le cycle se perpétue…

Il y a plusieurs types de méthodes pour faire la commercialisation groupée. J’en présente deux pour montrer comment ces mécanismes peuvent faire changer la dynamique de pouvoir entre paysans et commerçants:

  • Le warrantage: L’OP obtient un crédit auprès d’une institution financière ou, encore mieux, possède un fond de roulement interne. Au temps des récoltes, alors que le prix est à son plus bas, elle achète aux producteurs leur récolte au prix du marché. Elle stock la production dans des magasins et attend que les prix remontent pour écouler les stocks. Les bénéfices générés sont redistribués aux producteurs sous forme de ristournes ou de services.

Les immenses magasins de l'UGCPA/BM qui servent à stocker les sacs de céréales.

  • Le contrat direct: Un acheteur, le Programme Alimentaire Mondial (PAM) par exemple, s’entend avec une OP pour s’approvisionner dans un type de céréales. Les volumes sont négociés et les prix sont fixés par un calcul basé sur le prix du marché et une prime de qualité. L’OP se sert de ce contrat comme garanti pour obtenir un prêt dans une institution financière. Il achète les productions et redistribuent les primes aux producteurs.

Les milliers de sacs de 100kg entreposés dans les magasins de l'UGCPA/BM.

Tout ça est bien beau, mais dans la pratique, de nombreux enjeux surgissent dans l’opération de ces activités. Cette année, de nombreuses OP vont perdre de l’argent avec le contrat direct qu’ils ont signé avec le PAM, un programme des Nations Unies pourtant. Beaucoup de travail reste à faire. Je ne chômerai donc sûrement pas avec le mandat qu’on m’a confié.

P.S.: N’hésitez surtout pas à me signaler si vous entendez parler d’initiative, de gens, de plan ou de processus d’affaires qui auront su faciliter la mise en œuvre de ce type de commercialisation.

Des sacs de 100kg sont transportés sur les épaules.

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3 commentaires pour Dédougou et l’UGCPA/BM

  1. Jacintha dit :

    Un projet qui sera sans doute très intéressant. Je vois beaucoup de similitudes avec le marché du café et les enjeux des caféiculteurs…

  2. Matthieu Bister dit :

    Salut Bernard!

    Je suis content de voir que l’équipe ERA cherche à mieux comprendre le fonctionnement de la commercialisation groupée!!

    À quel niveau se situe la simulation que tu vas développer? À qui s’adresse-t-elle?

    Aussi, je me demandais si tu avais compris comment l’UGPCA/BM fait pour s’assurer que ses producteurs lui fourniront les quantités requises, tant dans un warrantage que pour un contrat PAM? Pourquoi un producteur acceptera de vendre à l’OP plutôt qu’à un commerçant qui paye immédiatement et qui est plus flexible que l’OP par rapport au marché?

    Merci et bonne chance,
    Donni,

    Beast

    • blefrancois dit :

      La simulation devrait, dans un premier temps, viser les gérants d’OP et, plus particulièrement, des activités de commercialisation groupée. Dans le cas où un commission de commercialisation existe au sein de l’OP, les personnes qui y siègent pourraient être invités. Mais dans le futur, moi je crois que notre approche devra être intégrer verticalement, allant des producteurs au sein des OP communales/départementale jusqu’au personnel oeuvrant dans les faîtières.

      Pour l’UGCPA/BM, l’UPA-DI avait mis à sa disposition un fond (on l’appelle le fond de commercialisation de mémoire) pour acheter directement aux producteurs et pouvoir ainsi devancer les commerçants. À la vente des produits, l’argent généré est réinvesti dans le fond. L’objectif est de faire croître ce fond pour permettre à l’OP d’avoir une certaine autonomie financière quand il est temps d’acheter.

      J’espère que ça répond à ta question!

      Merci Beast!
      Bernard

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