Vert Burkina: la crainte et l’émerveillement


Une terre desséchée.

Une terre desséchée: le domaine du diable!?!

Il y a quelques semaines, ce paysage était encore aride, disséqué par la chaleur et les vents secs occasionnels. Autour, ce n’était que gravier et sable rouge ocre, la couleur du diable. Si ce n’était de ces manguiers ou arbres à karité verdoyants qu’on croise ici et là, il est vrai qu’on aurait pu croire que ce lieu était la terre du châtiment ultime, un endroit où la vie n’est pas la bienvenue. À la saison sèche, on se demande parfois pourquoi des gens ont un jour choisi de vivre ici.

Et puis, un soir, le vent se lève. Au loin, on entend gronder le tonnerre. Pendant plusieurs minutes, les vents ne cessent de gagner en puissance alors que le ciel s’obscurcit jusqu’à ce que nous soyons plongés dans la pénombre. La ville devient fébrile: les commerçants rangent leur matériel et le marché disparaît en un instant . Sur les toits de tôle on entend d’abords quelques gouttes. Puis, soudain, c’est la fanfare, la cacophonie totale! On ne s’entend plus parler tellement la pluie sévit et martèle le métal des toits. La saison des pluies vient de frapper à notre porte.

Cette première pluie nous aura projeté dans un sentiment d’attente permanent. À quand la prochaine fois? Le plus tôt possible, si Dieu le veut. Mais la pluie se fait attendre et ce n’est que plusieurs jours plus tard qu’elle vient nous visiter de nouveau. C’est qu’elle doit franchir des milliers de kilomètres avant d’arriver jusqu’à nous.

Les moussons africaines

Le déplacement de la Zone de convergence intertropical responsable des moussons. (Source: Wikipedia)

Le déplacement de la Zone de convergence intertropical responsable des moussons. (Source: Wikipedia)

Mais qu’est-ce que la saison des pluies. Pourquoi l’Afrique de l’ouest, chaque année,  connaît-elle un cycle de saison sèche et de saison pluvieuse aussi bien réguler. Ce phénomène est relié au déplacement semi-annuel de la Zone de convergence intertropicale (ZCIT) et à la différence de réchauffement entre le Sahara et la côte atlantique équatorial dans le golfe de Guinée.

Si on pouvait caricaturé, on dirait que la différence entre la température du Sahara et de la côté Atlantique agit comme une immense pompe.

La ceinture de nuage aperçue sur cette image satellite est caractérisitque de la ZITC.

La ceinture de nuage aperçue sur cette image satellite est caractérisitque de la ZITC. (Source: Wikipedia)

La ZCIT est, en quelque sorte, un creux dépressionnaire qui se déplace vers le nord l’été et qui fait un appel de l’air humide de la côte atlantique situé au sud.

Qu’arrive-t-il à la terre du diable lorsque la pluie s’abat sur elle? Et bien le diable fuit et le miracle devient possible. Encore une fois cette année, le miracle s’est produit au Burkina. Sur ce sol poussiéreux, voilà qu’un tapis verdoyant vient de naître.

Il suffit d'un endroit où un peu d'eau puisse s'accumuler pour que le vert apparaisse.

Il suffit d'un endroit où un peu d'eau puisse s'accumuler pour que le vert apparaisse.

Sur la route qu'on appelle la canadienne, le vert de l'herbe contraste avec le rouge de la latérite avec laquelle les ingénieurs canadiens ont construits la route.

Sur la route qu'on appelle la canadienne, le vert de l'herbe contraste avec le rouge de la latérite avec laquelle les ingénieurs canadiens ont construits la route.

Vraiment, c’est incroyable de voir ainsi la vie reprendre son droit et défier la puissance entropique de l’univers qui veut tout transformer en chaleur et ne rien laisser d’autre derrière elle.

Les chèvres que l'on apercevait souvent sur deux pattes pour essayer d'atteindre les dernières feuilles d'une arbustes peuvent maintenant soufflées un peu.

Les chèvres que l'on apercevait souvent sur deux pattes pour essayer d'atteindre les dernières feuilles d'une arbustes peuvent maintenant soufflées un peu.

La mère d'Onorine, une collègue de travail burkinabè, penchée sur la terre de son fils et frappant de sa daba pour enfouir les graines de sorgho.

La mère d'Onorine, une collègue de travail burkinabè, penchée sur la terre de son fils et frappant de sa daba pour enfouir les graines de sorgho.

Un peu d’eau. C’est tout ce qu’il fallait pour que la graine germe et que la tige trouve sa voie entre les gravillons stériles. Le spectacle est magnifique.  Quelle beauté que ce vert tendre! Quelle beauté que de voir les paysans retourner à leur terre et travailler dur avec l’espoir d’une bonne récolte!

Malheureusement, cette année encore, les pluies tardent à s’installer de manière satisfaisante sur tout le pays. Plusieurs régions ne connaissent que de faibles précipitations isolées. C’est la cas de la région du Passoré où nous travaillons avec la CAP (Coopérative des agriculteurs du Passoré). Le weekend dernier, en visite dans la famille d’Onorine (une camarade et une amie de la CAP),  nous avons pu constater que les travaux aux champs avaient débuté malgré que la terre n’ait pas été suffisamment humide. Les producteurs nous disent qu’ils n’ont pas le choix et que les travaux qu’ils font aujourd’hui ne vaudront peut-être rien et qu’il faudra tout faire en double. Mais ils ne peuvent pas prendre de chance. Ils travaillent leurs terres avec l’espoir que demain, où très bientôt à tout le moins, les pluies s’installeront pour de bon.

Le frère d'Onorine labourant sa terre à peine humide après les premières pluies. Il aurait souhaité que les pluies viennent plus tôt et en plus grande abondance.

Le frère d'Onorine labourant sa terre à peine humide après les premières pluies. Il aurait souhaité que les pluies viennent plus tôt et en plus grande abondance.

La saison des pluies, au Burkina, est due à ce phénomène bien particulier: les moussons africaines. Chaque année, la mécanique de cet immense système climatique se met en branle. Chaque année, la température à la surface du continent ouest africain s’élève suffisamment par rapport à la température de l’eau à la surface de l’océan atlantique (golfe de guinée) pour que les vents, soufflant habituellement vers le sud changent de direction. Les vents secs en provenance du nord perdent de leur intensité et sont remplacés par les vents humides du sud qui amènent avec eux les pluies providentielles.

Évolution des précipitations dans la région de l'afrique sub-saharienne.

Évolution des précipitations dans la région de l'Afrique sub-saharienne. (Source: CNRS)

Malheureusement, le phénomène de réchauffement climatique, par l’augmentation des températures de l’eau de surface des océans, pourrait rompre la manière dont ce système fonctionne: si l’écart adéquat de température entre la surface de l’océan et le contient n’est pas atteint, alors les vents ne changeront pas de direction et les pluies n’atteindront plus le Burkina. L’Afrique sub-saharienne, la région où se trouve le Burkina, est sans conteste la région qui a connu dans son ensemble la plus fort diminution de précipitations dans les 50 dernières années (CNRS: Centre National de Recherche Scientifique de France).

Et moi de demandez: si les moussons continuent de faiblir d’année en année, qui viendra alors chasser le diable du Burkina: BP? Exxon? Vous? Moi? Et si c’était humainement impossible. Que sont des hommes pour chasser le diable?

Si un Africain vous demande pourquoi la saison des pluies revient chaque, lui expliquer qu’il s’agit d’un phénomène climatique lié à l’écart des températures entre le continent et l’océan ne le satisfera pas. Il comprendra très bien ce que vous dites, mais il restera sur son appétit. Pour lui, cette explication ne s’attarde qu’au comment. Ce qui l’intéresse c’est plutôt le « pourquoi ». Pourquoi ce phénomène à cet endroit et à ce moment. L’africain n’a pas peur d’essayer de pénétrer le mystique, d’aller au-delà de l’explication rationnelle. Pourquoi les pluies diminuent-elles? Serait-ce que Dieu veut nous punir? Où est-ce que les hommes ont tendance à se châtier eux-mêmes?

Et si le réchauffement climatique était causé par les hommes? Pas tous bien sûr, seulement les plus riches d’entre nous, ceux qui brûlent le charbon et le pétrole en grande quantité chaque année. Et si le réchauffement climatique  faisait disparaître les moussons? À qui enverrait-on la facture? Qui est responsable? 18 millions de personnes à déplacer vers des contrées plus clémentes. Un camp de réfugiés climatiques de 18 millions de personnes. Cette dépense se trouve dans quelles colonnes des déclarations comptables de nos grandes corporations ou de nos fond de retraite? L’idée est sûrement grotesque et injuste pour l’occidental j’en conviens, mais elle permet de mettre en perspective les impacts potentiels d’un réchauffement climatique galopant.  En 2006, le rapport Stern commandé par le gouvernement britannique déclarait que l’inaction dans la prochaine décennie pour freiner le réchauffement climatique résulteraient en des coûts d’environ 6 trillions de dollars (6,000,000,000,000$) [BBC: Rapport Stern et The Guardian]. En 1992, à Rio, les grandes puissances de la planète ont adhéré au principe de précaution (principe 15 de la déclaration de Rio): « En cas de risque de dommages graves ou irréversibles, l’absence de certitude scientifique absolue ne doit pas servir de prétexte pour remettre à plus tard l’adoption de mesures effectives visant à prévenir la dégradation de l’environnement.  » Et si la diminution des pluies en Afrique sub-saharienne était le résultat de notre inaction, de notre peur du changement? D’un côté des inondations au Québec, de l’autre des sécheresses en Afrique: n’est-ce pas là un drôle, bien qu’extrêmement coûteux, paradoxe.
Comment agissons-nous à l’heure actuelle? En préoccupation de qui et en prévision de quel avenir basons-nous nos choix politiques, nos choix de consommation, nos choix de styles de vie? Il ne sera jamais trop tard pour faire de petits changements à notre échelle qui auront de grands impacts sur la vie de tous. Le « think globally, act locally » ne m’a jamais semblé autant d’actualité qu’en ce moment, alors que chaque jour je me réveille avec ces 18 millions de producteurs, souhaitant que les pluies arrivent enfin pour de bon. Je suis maintenant d’ailleurs devenu producteur moi-même… mais ça c’est le sujet d’un autre « post »… à suivre!

L'avenir.

L'avenir.

Cet article a été publié dans Ma vie au quotidien, Réflexions sur le développement. Ajoutez ce permalien à vos favoris.

5 commentaires pour Vert Burkina: la crainte et l’émerveillement

  1. nicoleblouin dit :

    Et dire que l’on se plaint de recevoir tant de pluie. Tu nous fait voir la vie d’une autre façon, merci.

  2. Ping : Après la pluie le travail « Extraits du Burkina

  3. Ping : Un accord est passé « eraburkina

  4. Ping : Development Digest – 15/07/11 « What am I doing here?

  5. renée yelle dit :

    Cet article est vraiment intéressant et instructif!Avec mon humble expérience de l’Afrique,,je sais l’importance de l’eau là-bas!!!Ici,nous la gaspillons souvent sans même nous en rendre compte.Si tous,nous avions la chance de voir ce quand même beau continent,beaucoup de choses pourraient peut-être changer…Mais que pouvons-nous faire pour amener l’eau d’ici à là-bas,à part souhaiter que la pluie ne cesse pas de tomber sur l’Afrique et de coopérer à la diminution de la pollution sur la terre???

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