Histoires d’hier et d’aujourd’hui


(Note : En aucun cas les membres de l’équipe ERA d’ISF au Burkina Faso n’ont été mis en danger au cours de ces événements. La situation est suivie de près en tout temps.)

Manifestations dans les rues de Ouagadougou.

Comme probablement plusieurs d’entre vous le savent déjà, le Burkina Faso a connu dans les dernières semaines des grèves et/ou soulèvements d’étudiants, de commerçants, de magistrats et de militaires. Dans de nombreuses villes, les manifestants s’en sont pris à des édifices ou des biens publics : commissariat, palais de justice, commerces, préfecture, etc. Encore aujourd’hui, les raisons qui ont mené au déclenchement de ces manifestations sont diverses et ne semblent pas reliées. La première manifestation d’envergure du 22 et 23 février concernait la mort d’un étudiant à Koudougou. Les grèves étudiantes des semaines suivantes ont été déclarées en lien avec cet événement. Ce sont les militaires qui ont par la suite contesté la décision d’une cours pénale qui avait reconnu coupable un de leur camarade. À Ouagadougou, la capitale, les militaires ont pillés les commerçants du centre-ville une première fois dans la nuit du 22 au 23 mars. Le lendemain, ce sont les commerçants de Ouagadougou qui sont descendus dans les rues pour manifester contre les agressions qu’ils avaient subies, l’impunité des militaires et l’immobilisme du gouvernement qui tardait à prendre des mesures de dédommagement. Plusieurs autres villes ont, elles aussi, subies des dégâts matériels, les manifestations étudiantes et/ou militaires se propageant au reste du pays. Suite à cette série d’événements, le 30 mars dernier, le président Blaise Compaoré décidait de s’adresser à la nation, en plus d’instaurer un couvre-feu national: Discours à la nation du Président Blaise Compaoré, 30 mars 2011

La rencontre du Président avec les militaires semblait avoir été fructueuse et, dans les jours qui ont suivi, les manifestations ont cessé. Le couvre feu a donc été levé et les activités ont repris. En apparence, l’ordre était de retour au pays.

Jeudi dernier, le 14 avril, les militaires ont toutefois repris les armes et sont descendus dans les rues. Cette fois, le motif des révoltes était le non-versement d’une prime. Les militaires ont de nouveaux pillé des commerces, saisi des véhicules civils et endommagé des édifices publics (dont le palais présidentiel). Les médias parlent désormais de mutinerie au sein des rangs de la garde présidentielle. Selon l’Agence France Presse, 45 personnes auraient été blessées par balle lors des soulèvements récents à Ouagadougou. À Pô, ville frontalière située à 143 km au sud de la capitale, les militaires se sont aussi soulevés faisant de nombreux dégâts matériels et blessant au moins 2 personnes par balle. Pô est une ville symbolique pour le Président burkinabè qui y a dirigé son centre national d’entraînement et de commandement. C’est de là aussi que Compaoré, à l’époque capitaine, est parti pour renverser le commandant Jean-Baptiste Ouédraogo et installer au pouvoir son ami et compagnon d’armes, Thomas Sankara, en 1983 avant que ce dernier ne soit tué en 1987, lors du coup d’État de Compaoré. Tous les éléments de l’actuelle garde présidentielle burkinabè, basée à Ouagadougou où a commencé la mutinerie le 14 avril dernier, ont été formés à Pô.

Samedi dernier, 16 avril, le Président Compaoré a dissous le gouvernement et a nommé de nouveaux dirigeants militaires. Avec la révolte des militaires et gendarmes à Tenkodogo et Kaya, il ne semble pas que ces mesures d’apaisement aient suffi.

Mais que se passe-t-il donc au « Pays des hommes intègres »? Pour mieux comprendre les événements d’aujourd’hui peut-être est-il nécessaire d’effectuer un retour sur l’histoire du Burkina Faso. Voyons voir…

Le contexte géographique

Le Burkina Faso partage ses frontières avec le Mali, la Côte d’Ivoire, le Ghana, le Bénin, le Togo et le Niger. Sa superficie d’un peu moins de 275 000 km2 équivaut à la moitié de la France.

Selon l’Indice de développement humain, le Burkina Faso se situe au 161ème rang sur 169. À titre de comparatif, l’Inde se situe au 119ème rang, l’Algérie au 84ème, le Pérou au 63ème, le Chili au 45ème et, finalement, le Canada au 8ème rang. Alors que le RNB (Revenu national brut) par habitant était de 36 668$ pour le Canada en 2008, celui du Burkina était de 1 215$. Avec ces quelques 16,7 millions d’habitants, ce sont près de 10 millions de Burkinabès qui vivent avec moins de 1,25$US par jour, la plupart faisant parti des 13-14 millions de producteurs agricoles du pays.

Précipitations moyennes au Burkina.

Le Burkina Faso est un pays enclavé qui n’a pas accès à la mer. Se situant juste au sud de la ceinture Sahélienne, sont climat, sa flore et sa faune varient du sud et nord, allant d’une savane boisée au sud à une savane désertique au nord. Tel qu’attendu à cette latitude, les précipitations sont irrégulières au cours de l’année, avec une saison des pluies allant de juin à octobre. Le total des précipitations annuelles s’apparente à celui du Québec, surtout dans le sud du pays (savane boisée), mais c’est leur répartition sur l’année qui pose problème (faible infiltration, évapotranspiration extrême en période sèche, etc.). C’est pourquoi de nombreux barrages sont installés près des villages afin de favoriser la retenue des eaux et permettre le maraîchage en période sèche.

Le Sahel désigne une bande de territoires marquant la transition, à la fois floristique et climatique, entre le domaine saharien au nord et les savanes du domaine soudanien (à ne pas confondre avec le pays du même nom), où les pluies sont substantielles, au sud. (Source : Wikipedia)

L’économie du Burkina Faso est faible et son déficit commercial se creuse depuis plusieurs années (voir figure ici-bas).  Les principaux produits d’exportation sont le coton et l’or qui comptent ensemble pour près de 80% de la valeur exportée. Comme une connaissance burkinabè m’a déjà dit : « Outre l’or, le coton et le sésame, le Burkina compte deux autres grandes richesses : la chaleur et la poussière. »

Flux dexportation et dimportation en millions de US$ (réf.:Institut National de la Statistique et de la Démographie, Ministère de léconomie et des finances, Burkina Faso)

Si je me suis étendu autant sur certains aspects géographiques du Burkina, c’est parce que ces facteurs ont eu et continuent d’avoir des impacts (surtout négatifs) sur son développement : condition difficile pour l’agriculture, éloignement des ports pour l’exportation, prévalence du paludisme ou autres maladies tropicales, pauvreté extrême, etc. Heureusement, contrairement à plusieurs pays africains, la cohabitation des quelques onze principaux groupes ethniques s’est fait passivement jusqu’à aujourd’hui. Les Mossis comptent pour approximativement 52% de la population.

Contexte historique

Cavalier Mossi (source: Wikipedia)

Peu de choses sont connues de l’histoire ancienne du Burkina Faso, sinon que le territoire a été occupé, entre autres, par l’empire du Ghana qui aurait dominé la région du XIème au XIVème siècle et provoqué d’importantes vagues d’immigration de Mossis.  Ce sont sûrement eux qui formeront par la suite les principaux royaumes sur le territoire, dont le royaume du Yatenga avec son chef-lieu à Ouagadougou.  L’histoire de ces royaume se fonde sur les relations qu’ils entretenaient, à diverses périodes, avec l’empire du Ghana, l’empire du Mali, l’empire Songhaï, le royaume bambara de Ségou et l’empire peul du Maasin.

C’est en 1888 qu’une première expédition française frôle le sol de l’actuel Burkina Faso. En 1891, les relations entre occidentaux et autochtones deviennent plus tendues alors que Britanniques et Français se partagent le territoire. En 1894, les troupes françaises entrent à Ouagadougou chef-lieu du royaume du Mogho Naaba (chef suprême des Mossi et du royaume Yatenga). À partir de 1896-1897, à l’instar du royaume du Mogho Naaba, les quatre autres royaumes mossis accepteront le protectorat « imposé » par les Français, non sans résistance.

Les Français ne participeront que très peu au développement du pays qui servait, à tout fin pratique, de réservoir à main-d’œuvre pour les plantations du sud. De 1904 à 1919, le territoire de l’actuel Burkina Faso était rattaché à la colonie du Haut-Sénégal-et-Niger.  Pendant la Première Guerre Mondiale, les Mossi constituèrent la plus grande part de ce qu’on appellera les bataillons de « tirailleurs sénégalais ».

La colonie de la Haute-Volta (limite frontalière du Burkina actuel) est créée en 1919. Plusieurs élément rendent l’autonomie de la Haute-Volta précaire : convoitise de la main-d’œuvre par les colonies voisines, manque d’accès à la mer et coût administratif élevé. Fait saillant, en 1932, la colonie est dissoute par les autorités françaises et son territoire est annexé au Soudan Français (Mali actuel), au Niger et à la Côte d’Ivoire, et ce, en dépit des protestations du Mogho Naaba. Lors de la Deuxième Guerre Mondiale, les Mossis rejoindront une fois de plus les forces nationales françaises . En 1947, en reconnaissance pour leur service rendu et suite aux demandes répétées et insistantea du Mogho Naaba désirant retroueré l’intégrité de son royaume, le territoire de la Haute-Volta sera reconstitué « dans ses limites de 1932 ».

La Haute-Volta devint république autonome en 1958, puis autonome en 1960 sous la direction de Maurice Yaméogo.  En 1966, suite à un coup d’État – le premier d’une longue série – Maurice Yaméogo est renversé.

Le président Thomas Sankara (source: Wikipedia)

C’est en 1982, suite à une série de gouvernements renversés successivement, que le capitaine Thomas Sankara renversera à son tour le colonel Saye Zerbo qui était à la tête du pays. Le médecin-commandant Jean-Baptiste Ouedraogo a alors été institué et Thomas Sankara fut nommé Premier ministre. En 1983, suite à l’arrestation de Thomas Sankara, un mouvement révolutionnaire qui allait profondément marqué le pays se déclencha. Sankara fut libéré et porté au pouvoir. Le pays fut rebaptisé République populaire et démocratique du Burkina Faso le 3 août 1984, jour du premier anniversaire du coup d’État. Burkina Faso signifie «le pays des hommes intègres».  Suite à l’apparition de frictions au sein du seul parti politique admis, Sankara fut assassiné en 1987. Blaise Compaoré, le président actuel de la République, s’empara alors du pouvoir. Près de 25 ans après sa mort, Sankara demeure pour de nombreux Burkinabés le représentant d’un idéal d’émancipation nationale. C’est à Sankara qu’on peut probablement attribuer la naissance de l’identité moderne du burkinabè.

Une des premières mesures que prend Blaise Compaoré est la dissolution du Conseil national de la révolution qu’avait créé Sankara et la création d’un nouveau parti, le Front populaire (FP). Blaise Compaoré est donc au pouvoir depuis 1987. Le multipartisme a été instauré en 1991 ; en 1992, une grande partie des entreprises d’État sont privatisées

En 2000, un amendement à la Constitution limitant un président à 2 mandats est adopté. Aux élections de 2005, l’opposition déclare anticonstitutionnelle l’intention de Blaise de se présenter aux élections puisqu’il s’agirait de son 3ème mandat. Malgré ces objections, le Conseil constitutionnel a jugé que l’amendement ne pouvait pas prendre effet avant la fin de son second mandat, l’autorisant ainsi à présenter sa candidature à l’élection de 2005. Le 13 novembre 2005, Compaoré a été réélu comme président avec 80,35 % du suffrage. Les prochaines élections sont prévues pour 2015. Blaise Compaoré aura été au pouvoir pour une période  de 28 années à cette date.

Et maintenant…

C’est un tableau grossier de la réalité historique du Burkina que je viens de dresser. À cela, il faudrait ajouter combien de particularités culturelles et sociales pour mieux comprendre les événements actuels? On pourrait, par exemple, discuter les ajustements structurels imposés par le FMI et qui ont profondément transformé le rôle de l’état, libéralisé et privatisé le marché intérieur.

Le monde change rapidement et le Burkina doit s’adapter, mais à quel prix?. Le burkinabè vit aujourd’hui dans un état de droit alors que c’est pourtant l’autorité de la tradition qui dicte les mœurs et entretient la solidarité de la majorité des habitants. Voilà que non loin de 50% de la population est âgée de moins de 14 ans. Jamais auparavant le pays n’aura probablement autant ressenti la tension entre tradition et modernité, entre l’idéal d’un passé inachevé et les promesses nébuleuses d’un avenir encore incertain.

Et vous, comment interprétez-vous l’histoire d’hier de ce pays qui, aux dires d’un collègue burkinabè, n’aura peut-être jamais dû exister? Y aurait-il une injustice inhérente aux tracés des frontières? Bien sûr que oui! Mais est-ce suffisant pour expliquer la situation actuelle, l’histoire d’aujourd’hui?

Vous, jeunes Burkinabès, que voulez-vous pour votre avenir? Si vous prenez les rues, c’est sur la promesse de quel avenir ou le déni de quelle partie de votre passé? Mais vers où ces habitants du « Pays dea hommes intègres », ces gens qui font pousser dans le désert, marchent-ils?

Un jardin dans le désert...

Lecteurs, si vous vous êtes rendus jusqu’ici, je crois que la table est mise pour faire vos commentaires, partager vos impressions sur la thématique de cette histoire qui, malheureusement, n’est pas unique.

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3 commentaires pour Histoires d’hier et d’aujourd’hui

  1. Jacintha dit :

    Je suis d’avis que l’histoire de la colonisation a eu un rôle important à jouer dans l’histoire du Burkina, certes, les frontières tracées en Afrique ont marqué et tracé l’histoire de tant de peuples… Par ailleurs, il y a aussi de nombreux facteurs qui ne sont pas à négliger, et je crois que tu dresses un portrait global qui permet de comprendre un peu mieux la situation actuelle…

  2. Ping : Hints of a revolt – Part 2 | Burkina Vision

  3. Lucie dit :

    Merci Bernard.
    Intéressant et important de comprendre l’histoire pour mieux comprendre ce qui se passe aujourd’hui. Triste aussi de constater comment l’histoire se répète d’un pays à l’autre, l’appât du gain et du pouvoir étant toujours présent. En même temps, beaucoup de respect pour ce peuple qui continue dans l’espoir d’un monde meilleur.

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