Pensées au hasard vol.2


Jalousie

Quand je reçois des nouvelles du Canada, parfois je me surprends à devenir momentanément jaloux. Quand je vis des moments un peu plus difficiles et qu’on me parle d’une soirée entre amis, d’une sortie en plein air ou d’une activité culturelle intéressante, je ne peux empêcher ce sentiment de surgir. Par chance, rapidement la « mécanique » réflective se met en branle: je suis ici par choix, ma présence ici est d’abords motivée par des valeurs profondes, il s’agit d’une expérience de vie exceptionnelle et qui vaut bien ces quelques sacrifices, si je suis enclin à la jalousie c’est d’abords parce que je suis un peu fatigué voilà tout, un peu de repos et ça va aller, etc. Après un bref instant, le sentiment fini donc par disparaître et je me sens soulagé.

Ce soir, en marchant dans une rue sombre de Ouaga, alors que la blancheur de ma peau semblait en quelque sorte avoir disparue, je me suis surpris à me poser la question: « Et si j’étais Burkinabés? » Comment alors pourrais-je me défaire de l’emprise de cette jalousie si elle se manifestait en moi? Si je regarde objectivement la mécanique qui me permet de chasser le sentiment mal venu, tous les arguments que j’utilise sont en rapport avec mon statut de résident temporaire, de résident par choix. Si j’étais né ici, aurais-je été condamné, incapable de me soustraire à cette force négative?

Et moi maintenant d’avoir un goût amer à la bouche. Et si j’étais Burkinabés!?! Aurais-je été celui qui regarde l’occident et l’envie, le jalouse avec tant d’ardeur que l’envie finit par devenir obsession maladive et malsaine? Aurais-je été celui en qui la jalousie se transforme en haine? Ressentir la jalousie est sans nul doute humain, mais encore faut-il réussir à la maîtriser pour qu’elle ne nous pourrisse pas la vie ou ne pourrisse pas celle des autres.

Je continue ma marche dans la pénombre. J’entre au magasin du coin et m’achète un peu de chocolat. Un petit réconfort! Pourquoi pas? La journée a été longue et chaude et le voyage en autobus beaucoup trop dur!

Sur le chemin du retour, je me surprend à sourire. C’est que soudainement je m’émerveille devant la quasi absence de cette jalousie dans les burkinabès que j’ai eu la chance de rencontrer jusqu’ici. De toute évidence, ce sentiment de jalousie envers l’occident n’est pas chose commune. On nous admire et souhaiterait être né au Canada, mais on ne nous jalouse pas de manière malsaine. Je me sens soulagé et continue mon chemin en décidant de garder la foi en celui que je suis. « Et si j’étais burkinabès? » Me poser cette question à moi-même est une injustice, un piège en quelque sorte. Parfois, ça ne vaut peut-être pas la peine de penser trop loin.

P.S.: Je dois avouer que cet réflexion m’a permis de me mettre en paix avec cette question qui me tenaillait depuis ce soir de décembre 2002 alors qu’en voyage en Amérique du sud nous avions, ma copine de l’époque et moi, été attaquée au couteau. Depuis ce soir-là, une question me tournoyait inlassablement dans la tête: « Et si j’étais né là-bas, est-ce que c’est moi qui aurait tenu ce couteau sous ma gorge? » En d’autres mots, si j’étais né là-bas, est-ce que les conditions de pauvreté dans lesquelles j’aurais vécues m’auraient poussé moi aussi à la violence? Jusqu’où le pacifiste que je suis aujourd’hui doit-il attribuer son caractère à l’environnement dans lequel il a grandi plutôt qu’à la nature même de sa personnalité? Parfois, c’est vrai, ça ne mène à rien de penser trop loin.

Le regard et l’objet de notre quête

Cherchez la misère Afrique et vous trouverez des enfants aux ventres creux, des enfants qui meurent du paludisme faute de traitement.

Cherchez la misère au Canada et vous trouverez des personnes âgées seules et démunies, de jeunes adolescents dépressifs et qui vont jusqu’à s’enlever la vie.

Cherchez le bonheur en Afrique et vous trouverez des gens qui dansent pour vivre, s’amuser e t célébrer, vous trouverez des enfants pour qui un rien amuse.

Chercher le bonheur au Canada et vous trouverez la chaleur d’un souper familial ou d’une soirée entre amis.

Cherchez la paresse en Afrique et vous trouverez des gens assis à ne rien faire qui fixe l’horizon.

Cherchez la paresse au Canada et vous trouverez des gens qui profitent du système, cherchant à gagner plus en ne se souciant jamais de leur impact sur leur société ou le monde qui les entoure.

Cherchez la détermination en Afrique et vous trouverez des jeunes assis à 11h le soir sous le lampadaire d’une avenue déserte pour finaliser leur leçon (non, ils n’ont toujours pas la lumière chez eux).

Cherchez la détermination au Canada et vous trouverez de ces entrepreneurs qui ont vécu des années difficiles, mais ne se sont pas laissé abattre. Vous trouverez de ces enseignants qui continuent à croire en l’avenir de la jeunesse et qui chaque jour leur donne le meilleur d’eux-mêmes.

Cherchez le courage en Afrique et vous trouverez, approchant d’un forage d’approvisionnement en eau, cette file de femmes longue de plusieurs centaine de mètres et qui, en ligne, attendent plusieurs heures avant de pouvoir enfin remplir leur bidon. Non ce n’est pas que de la ténacité, puisque si vous les aviez trouvez plus tôt ce matin, vous auriez compris que ces femmes ont quitté leur village à l’aurore pour marcher les 5 à 10km qui les séparent de cet unique point d’eau dans la région. C’est avec ces quelques 40L d’eau sur la tête qu’elles retourneront finalement à leur village pour débuter le reste de la longue journée… une fois de plus.

Cherchez le courage au Canada et vous trouverez des hommes et des femmes d’affaires qui, après un échec, se retroussent les manches et essaient de nouveau. Vous trouverez des gens qui font le choix de vivre avec moins parce qu’engager dans la défense d’idées auxquels ils croient fermement. Vous trouverez de ces travailleurs qui bravent le froid et font s’élever les infrastructures qui contribuent au développement de notre société.

Cherchez la dignité et vous la trouverez dans le regard des gens. Au Burkina Faso ou au Canada, c’est à la rencontre d’un regard fier et digne qu’il est possible de réaliser qu’il s’agit probablement de la richesse la plus primordiale qui soit! Avant d’offrir quoi que ce soit à l’Afrique, offrons lui d’abords sa dignité, celle d’être reconnue telle qu’elle est et non pas comme une caricature de la misère humaine ou d’un safari!

Quel est l’objet de notre quête aujourd’hui définira notre perception du monde et notre façon d’interagir avec lui. Peut-être est-il utile de s’en rappeler à l’occasion.

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14 commentaires pour Pensées au hasard vol.2

  1. Geneviève dit :

    Message très inspirant Bernard. C’est moi qui est jalouse! xx

  2. jacintharoy dit :

    J’aime cette façon de voir la vie…

  3. menel dit :

    Salut Bernard!
    J’aime particulièrement cet article, très inspirant et plein de philosophie. J’aime particulièrement la partie sur la Jalousie, il m’arrive tellement de fois d’appeler ma famille en Algérie, de prendre de leurs nouvelles et apprendre qu’ils revenaient du mariage d’un tel, du baptême de l’enfant de tel ou simplement d’une fête d’anniversaire, un souper de famille et je me suis partiellement jalouse. Ensuite, toute cette jalousie disparaît lorsque je me rappelle que j’ai choisi autre chose et que ici aussi je suis entourée de personnes extraordinaires.

    Je suis certaine que mes cousins ressentent la même jalousie lorsque je parle avec eux. Ils doivent aussi se dire qu’ils sont proches de leur famille et qu’ils sont chez-eux, c’est certainement pas une raison pour devenir jaloux de manière malsaine. Notre endroit de naissance nous rend plus vulnérable à certaine chose, mais nous ne contraint pas à mettre un couteau à la gorge.

    Merci pour ce post

    Menel

  4. jdaniow dit :

    Oof, poste genial monsieur Lefrancois. Des pensee tres « real » et profondes. J’aimerai bien m’articuler avec tant d’elegance, et j’identifie beaucoup avec vos sentiments. Stay in touch my friend, I’ll shoot you an email soon.

  5. PIERRE PARÉ dit :

    BONJOUR BERNARD……..HIER NOUS ÉTIONS ENCORE À QUÉBEC ET JUSTE AVANT DE PARTIR NOUS AVONS PASSÉ QUELQUES MINUTES AVEC TES PARENTS…….EUX AUSSI SOIGNENT DES GROS ET PETITS BOBOS……MAIS JE SUIS ASSURÉ QU’À LA LECTURE DE TES PENSÉES….NOS BOBOS PRENNENT ÉNORMÉMENT MOINS D’IMPORTANCE CAR GRÀCE À TOI, NOS RÉFLEXIONS NOUS SORTENT DE NOUS-MÈMES ET NOUS FORCENT À CONSIDÉRER QUE DES MILLIONS DE PERSONNES NE PEUVENT BÉNÉFICIER DE CETTE VIE SI FACILE QUE NOUS AVONS……..BRAVO À TOI DE T’ÉLARGIR L’ESPRIT ENVERS TOUTE L’HUMANITÉ……TU EN RESSENTIRAS UNE SATISFACTION DURANT TOUTE TA VIE…..QUOIQUE TU FASSES…………MERCI DE NOUS ÉLARGIR L’ESPRIT ET DE NOUS FAIRE RÉFLÉCHIR AU FAIT QUE QUE NOUS NE SOMMES PAS SEULS SUR LA PLANÈTE TERRE………………

  6. nicoleblouin dit :

    Je ne peux comprendre ce que tu vis, Je souhaite que la vie dans ce pays ne soit pas trop dur pour toi. Je connais bien tes convictions et sait que tu auras toujours une bouée de sauvetage près de toi. Quand je te lis j’ai de la peine pour toi, je sais que tu fais ce que tu voulais à tout prix faire, alors je t’encourage de tout mon coeur et te dis que nous prions pour toi, pour que celui qui est plus grand que nous tous fasse changer ces choses qui te font tant de peine. Je te serre très fort et te dis bon courage. Maman qui t’aime, xxxxxxxxxxxxxxxxxxxx

  7. nicostella dit :

    J’avais trouvé une réponse, qui ressemble à ta réflexion: «La violence n’est pas un moyen parmi d’autres d’atteindre la fin, mais le choix délibéré d’atteindre la fin par n’importe quel moyen.»
    ~ Jean-Paul Sartre
    Vivre le quotidien dans une culture différente permet de se poser les bonnes questions… « et si j’étais ? » Le germe de la compassion et de l’empathie.
    La différence culturelle et la pauvreté relativisent ces émotions, qui certes peuvent être malsaines, mais oh combien humaines. Ce qui nous console, c’est sans doute la gratitude que nous voyons dans certains yeux et la compassion dans les gestes des Hommes assoiffés de justice, qui, je l’espère, permettent d’équilibrer ce monde.

  8. Sylvie Lefraçois dit :

    Que de fièreté je ressens en te lisant Bernard, pas seulement pcq tu es mon neveu, mais surtout pcq tu es un être exceptionnel sur cette terre, et quelle belle mission t’habite.

    Chaque être humain est sur terre pour accomplir une mission, mais si peux savent la découvrir…leur mision

    Moi, chaque jour que je suis en contact avec des élèves, des patients, je me sens privilégié qu,ils soient pour in instant ou plus sur la route de ma vie..car ce sont eux qui m’ont tant apprie sur le vrai sens de la Vie…

    Et oui, cette fameuse JALOUSIE est au centre de la majorité des conflits entre les êtres humains. Combien de belles réussites humaines sont distordues et même ignorées, détruites par cette forme HOMMERIE…
    Je sais si bien que de cotoyer la misère humaine, nous nourrit… Malgré les questionnements, l’ennui, la douleur et tout autre setiment qui peuvent nous habiter, une petite voix nous dit continue avec fierté ta MISSION…. Bravo et courage Bernard, tu es un être de LUMIÈRE.

    Avec admiration et affection..
    Tante Sylvie

  9. Marie-Claude dit :

    Bernard je voudrais te faire un enorme calin !🙂 lache pas mon cousin ! Je suis tres fiere de toi ! Bise !!!!

  10. Ping : Development Digest – 17/06/11 « What am I doing here?

  11. Denise dit :

    Cher Bernard, tu es un être admirable. Tu poses les bonnes questions et provoque les bonnes réflexions. A la lecture de ton post je me suis rappelé ces beaux souvenirs. En 1991, la mère de Yébiyo nous a visité à Laval. Elle est partie de l’Eritrea, ( en Afrique ) seule, pour venir visiter ses gars qu’elle n’avait pas vu depuis plusieurs années, déjà là, c’est quelque chose qu’on ne peut comprendre. Imaginer ne pas pouvoir voir mes enfants pendants 20 ans est une chose impossible et trop douloureuse pour moi. Cette femme de près de 70 ans a quitté son pays éloigné, a voyagé seule pendant 2 jours, ne parlant ni français ni anglais pour revoir ses fils. On peut imaginer toute la fébrilité qui devait l’habiter pendant le voyage. Je me rappelle encore d’elle lorsqu’elle est arrivée à l’aéroport. Cette image ne me quittera jamais. Elle était droite, solide, fière. Vernis rouge aux doigts et aux pieds, elle portait des sandales qui me semblaient inconfortables. Je revois son visage lorsqu’elle a aperçu SES gars. Ces moments sont gravés dans ma mémoire. Je me souviens exactement des sentiments qui m’habitaient, sentiments mitigés entre le bonheur IMMENSE de voir Yébiyo avec sa mère, la joie profonde que Daniel puisse connaitre une de ses grands mères, ne fusse que quelques mois, le désaroi de ne pouvoir communiquer avec cette personne qui m’en aurait tant appris sur mon homme et sa jeunesse, la peine de ne pas pouvoir lui exprimer ce que je ressentais et la réalité de 2 mondes qui se confondent……..L’Afrique était dans ma maison, un choc culturel sans avoir voyagé. Je me disais «  » Qu’est-ce que ce serait si j’étais en Afrique ? A l’époque, l’important pour moi était  » le respect « . Respect de cette femme qui vivait des retrouvailles difficiles à décrire. Respect de l’intimité de ces 2 êtres qui se retrouvaient……….et notre maison était si petite. Nous avons vécu des moments extraordinaires, inoubliables. Lorsque nous l’avons reconduit à l’aéroport, c’est dans les larmes que nous nous sommes laissées. Sans avoir pu communiquer ( verbalement ), nous avions quand même créé un lien qui se transmettait dans le regard, dans le geste…. j’ai aimé cette femme et c’était réciproque.
    Quand j’ai lu ton texte, et ce qui m’a amené à écrire cette histoire, c’est le souvenir que quelques jours après son arrivée, grand maman Amaresh ( comme nous l’appelions ) était debout, dans notre petite maison, devant la porte patio. Elle regardait dehors et semblait triste………… Yebiyo et elle ont échangé quelques mots que, bien sûr, je n’ai pas compris. Le soir venu, Yebiyo m’a dit :  » Denise, tu sais quand ma mère était devant la porte patio cet après midi, sais-tu ce qu’elle m’a dit ? Non, que je lui répondis, mais je la sentais triste. Tu as raison m’a-t-il dit. Elle se disait que nous devions être bien malheureux de devoir élever notre enfant dans une aussi petite cour, clôturée en plus. Cette femme sortie de l’Afrique, de la guerre, des bombardements, de la pauvreté était triste pour nous et pour notre enfant, de ce manque de liberté…..
    Merci Bernard d’avoir provoqué ces souvenirs et quelle belle leçon grand maman Amaresh nous a laissée !
    Prends bien soin de toi grand homme. xxx

    • blefrancois dit :

      Vraiment Denise, je te remercie de partager cette histoire sur mon blog et de la rendre public.😉
      Tu sais que j’ai amené cette histoire avec moi ici après notre souper ensemble à Toronto. Elle m’a permis de mettre en perspective bien des choses ici. MERCI ma tante. J’ai très hâte à notre prochain souper.
      Affectueusement,
      Bernard
      P.S. Salut Yébiyo et les enfants pour moi!!

  12. Ping : Respect to My Blogging Brothers and Sisters from EWB « whatyoumightbemissing

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