Budget et autres chinoiseries!


Récemment, je me suis installé pour une période indéterminée à Ouagadougou, la capitale du Burkina. Exercice intéressant que de tenter de se trouver un endroit qu’on pourra appeler chez soi. Je vous invite donc pour un petit tour de mon humble logis qui se trouve dans un quartier « populaire » de Ouagadougou. Dans ce processus, j’ai été amener à me questionner sur 1) les services inhérents à la communauté, 2) les conditions économiques des ouagalais et 3) la présence chinoise en Afrique. Je vous partage donc du même coup certaines pensées à ces sujets dans ce « post ».

La cours intérieur (ou un peu de contexte)

Je loue une chambre-salon (l’équivalent d’un 2 et demi) à M. Sidou Ouedreago, entrepreneur général de profession. On pourrait dire que M.Sidou est de la classe moyenne supérieure (bien que de parler d’une classe moyenne au Burkina n’est pas très approprié). Comme dans la majorité des cas, les différents appartements donnent sur une cours commune. Dans mon cas, je partage la cours avec la famille de M.Sidou (4 enfants et sa femme), le jeune couple locataire de la seconde chambre-salon juste à côté de la mienne et les nombreux visiteurs qui s’arrêtent au passage. Le soir l’ambiance est particulièrement agréable. Tous nous nous retrouvons dans la cours essayant de nous rafraîchir un peu avant de rentrer pour dormir. On discute, on rit. Les enfants, eux, étudient à la lueur du fluorescent ou se chamaillent jusqu’à ce que l’un d’entre eux se mettent à pleurer. J’ai du mal à croire que des appartements, procurant autant de promiscuité avec ses voisins, trouveraient aussi facilement preneurs au Canada. Pourtant, ici, c’est la norme. Et je dois avouer que j’y trouve de nombreux avantages: que ce soit pour le sentiment de sécurité que ça créé ou l’entraide qui n’est jamais bien loin. Sans compter la chaleur humaine que ça procure. Pour l’intimité, il y a toujours moyen de se réfugier dans nos appartements et de fermer la porte.  Personne ne vous en tiendra rigueur… en autant que vous les ayez salués d’abords!

Vue sur la cours intérieure. J'habite le logis le plus à gauche. Devant on peut voir ma fidèle monture, ma moto Kayser, sur laquelle je me propulse à travers les rues achalandées de Ouaga!

Sur les services communautaires

Ça ne faisait pas 1 semaine que j’étais installé que les enfants de M. Sidou m’enseignaient quelques mots de moré. C’était de voir les yeux du petit quand, le soir, j’ai répété ce qu’il m’avait dit pour saluer les adultes… oh la fierté du petit homme qui, appuyé au manguier, me regardait l’oeil complice et le sourire aux lèvres! Le plus vieux m’a, lui, proposer de laver ma moto sans même que je lui demande.  Je lui ai offert de l’argent mais il a refusé avec un sourire. Tous ces petits gestes m’ont fait réfléchir un peu plus sur ce que j’appellerais les « services de la communauté ». Bien que non quantifiés dans le PIB national et non considérés en terme de valeur économique, ces services ont une valeur réelle sur la qualité et les conditions de vie. C’est un peu comme les « services » que les écosystèmes nous offrent « gratuitement »: les terres humides qui filtrent l’eau, le plancton de l’océan qui capte de le CO2 de l’atmosphère, etc. Ces services écosystémiques ne sont jamais pris en compte dans les calculs économiques, pourtant la valeur qu’ils ajoutent à la qualité de vie sur terre est non négligeable et se chiffre en milliers de milliard de dollars par année.  Récemment, ce que j’observe me laisse croire que ce sont les services communautaires qui contribuent le plus à la richesse intérieure d’un pays comme le Burkina. Ici, on ne penserait pas à s’acheter de système d’alarme, ce sont les relations qu’on crée qui garantissent notre sécurité.

Mes appartements

En entrant, vous vous trouverez dans ce que j’appellerais la pièce multifonctionnelle. J’y ai installé mon bureau. C’est là aussi que je prépare mes repas froids (je n’ai pas encore de brûleur). Dans le coin, je fais mes exercices matinaux question de garder un peu (j’insiste sur le « peu ») la forme. Le soir, c’est aussi là que dort ma moto, à l’abri des malfrats!

La cuisine / salon / salle de gym / bureau / stationnement de moto!

Puis, au fond, se trouve ma chambre à coucher.C’est le grand luxe puisque j’ai ma salle de bain privée. Et quelle salle de bain! Je la dirais aussi multifonctionnelle puisque, vraiment, on peut tout faire en même temps!😉

Mon lit bien camouflé des moustiques et ma table de nuit!😉

Le garde-robe et l'entrée de la salle de bain.

La salle de bain multifonctionnelle!

Un budget de Nassara

Pendant le processus d’aménagement, j’ai noté les prix payés pour les différents items que j’ai achetés, question de voir si je n’excédais pas les argents qui m’étaient octroyés par ISF pour m’installer et pouvoir faire le budget détaillé de mon placement. Je vous le présente ici-bas.

Mon budget détaillé.

Vous  noterez que mon budget est pratiquement balancé : je ne gagne ni ne perds d’argent. La valeur ajustée est le montant attribué à la nourriture. Avec les dépenses faites et envisagées, je peux donc me permettre de manger pour 2900 FCFA par jour. Pour bien des Burkinabés, ce montant est exorbitant. À titre d’exemple, mon déjeuner typique (demi baguette avec omelette et Nescafé) me coûte environ 500 FCFA (1,1$).

Je vis donc dans un luxe relatif avec les 12$ par jour qu’ISF me donne. D’autant plus que le coût de la vie à Ouaga est fort probablement le plus élevé au pays, l’accès à une diversité de produits et de services étant nettement plus élevé que dans le reste du pays.

Budget d’un ouagalais

J’ai essayé de refaire l’exercice budgétaire en prenant ce qui pourrait être le salaire moyen à Ouaga. Définir un salaire moyen n’est pas chose facile, mais en discutant avec des gens, je pense que de prendre le salaire (incluant les indemnités) d’un professeur du primaire pourrait être un bon départ. Cependant, il faut garder en tête qu’il s’agit là d’une approximation, si on prenait le revenu moyen des Ouagalais en incluant le secteur informel, soit les gens qui n’ont pas un salaire déclaré mais qui vivent en vendant au marché local par exemple, ce salaire serait grandement diminué. N’oublions pas qu’on estime à pas moins de 10 millions le nombre de personnes vivant avec moins de 2$ par jour au Burkina. Donc, en assumant que ce professeur bien fortuné décidait de s’installer dans ma chambre-salon, voilà ce à quoi il devrait renoncer (voir les 20 items barrés dans le tableau) :

Budget d'un enseignant du primaire ouagalais hypothétique.

Vous remarquerez que pour la nourriture, notre professeur doit se contenter de 2000 FCFA par jour. J’ai du mal à imaginer comment ces familles que je croise dans les rues de Ouaga font pour joindre les deux bouts. Des familles dont le père ou la mère ne sont ni professeurs ou fonctionnaires, mais vendent des légumes au marché en faisant des profits de 25, 50 ou 100 FCFA par vente. Ces gens et leur capacité de survivre dans ces conditions m’impressionnent!

Parlons chinoiseries!

Dans le tableau de mon budget, vous verrez que j’ai mis en italique les items qu’on qualifie ici de chinoiseries.

« Chinoiserie : Terme utilisé pour désigner tous ces produits de très basse qualité qu’on retrouve sur le marché et qui sont produits en Chine : fournitures de plastique de toute sorte, camelote électronique, etc. »

Les chinoiseries sont omniprésentes dans les marchés locaux. Ce sont des montagnes de plats de plastiques (par chance certains viennent du Nigeria ou du Ghana), d’instruments de cuisine ou d’appareils électroniques qui ne coûtent rien mais vous assurent de deux choses : personne ne trouvera jamais ça esthétiquement beau et ça ne durera pas!

« Le cas du panier à linge. À prime abords, je ne cherchais pas un panier à linge. En parcourant les allées du marché local, j’allais d’étal en étal. Au moins un étal sur trois était couvert de chinoiseries, les autres servaient à exposer les fruits et les légumes. Bien que j’aie pu tout acheter au même endroit, j’avais décidé de distribuer mes achats parmi les marchands. D’allée en allée, d’étal en étal, c’était le même spectacle qui s’offrait à mes yeux, les mêmes bidules de plastiques aux mêmes couleurs kitchs. Par ici, j’achète donc un porte-savon, par là une chaudière.  Je fais durer le plaisir car, peu importe, j’aime bien me promener dans les marchés, me retrouver au milieu de cette multitude d’interactions et d’échanges humains.  Au passage, dans une allée, mon regard est soudainement surpris par la beauté des items d’une femme qui est assise à l’ombre: de belles poteries et des paniers fait à la main, en fibre naturelle. Aussitôt, je me dis que ça décorerait bien mon nouveau chez moi. Pourquoi est-ce que j’en ne ferais pas un panier à linge! Et voilà! J’achète au gros prix. Et dire qu’il y a peu de temps de ça, c’est probablement des étales comme celui là qui devait peupler les marchés locaux. Ça me laisse pensif… »

Les relations économiques entre la Chine et l’Afrique sont plus complexes que le simple « dumping » de volumes importants de produits chinois sur les marchés africains. La Chine est le premier partenaire économique du continent africain avec des échanges qui ont totalisé près de 120 milliards de dollar en 2010. C’est aussi le plus grand investisseur. Cependant, de plus en plus de voix africaines se font entendre critiquant les façons de faire des compagnies chinoises. Pour ma part, j’ai eu une préoccupation fondamentale en faisant mes achats: il s’agit des dangers que ces produits peuvent constituer sur la santé et l’environnement des Africains. Combien de ces chinoiseries ne correspondent pas aux standards minimaux européens ou nord-américains? Quand on pense au scandale du plomb dans la peinture utilisée pour les jouets d’enfants ou les agents toxiques dans le lait en poudre pour bébé, ça sème des doutes dans mon esprit. Combien d’Africains, jeunes et moins jeunes, ont-ils ou seront-ils exposés à des composés toxiques contenus dans ces articles de basse qualité? Et ça, c’est sans compter que la façon dont on dispose définitivement des objets/déchets ici est de les faire brûler. Il n’y a pas de collecte public. Le soir, dans les rues, les gens allument de petits feux dans lesquels ils jettent ce qui n’est plus utilisable. Les fumées qui se dégagent de ces feux sont toxiques, mais les chinoiseries qu’ils peuvent contenir augmentent sans aucun doute leur toxicité. Quels sont ou seront les impacts à long terme de l’omniprésence de ces produits: métaux lourds, produits organiques persistants? C’est difficile à définir, mais il y aura des conséquences. Encore ici, il s’agit  d’un symptôme de la pauvreté : les personnes n’ont pas assez d’argent pour acheter des produits de qualité, le gouvernement pas assez de moyens pour faire respecter des standards strictes de qualité ou d’instaurer un programme public de collecte des ordures. Et voilà l’Afrique qui devient à la fois le laboratoire et le dépotoir pour des marchandises aux effets potentiellement pervers sur l’environnement et la santé humaine. Pas facile d’être né pauvre. Mais comme mon bon ami ouagalais me l’a encore dit aujourd’hui: « ça va aller… Dieu est grand! »

« Aller au ciel! Chus un peu sceptique
j’m’en vas aller là quand j’aurai su
qu’est-ce que l’bonyeu a contre l’Afrique.
M’as mettre un homme là-d’ssus. »
Richard Desjardins (M’as Met’un Homme là-d’ssus)

Deux articles intéressants sur l’impact économique de la présence chinoise en Afrique :

Article 1 (HEC France) sur la présence chinoises en Afrique

Article 2 (The Economist) sur les relations économiques Afrique-Chine

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3 commentaires pour Budget et autres chinoiseries!

  1. PIERRE PARÉ dit :

    J’AI TOUJOURS ÉTÉ CURIEUX ET JE LIS TOUT CE QUE JE PEUX……C’EST AINSI DEPUIS MON ENFANCE………MAIS CETTE PRÉSENTE LECTURE EST UN CADEAU DU CIEL POUR MOI……..LES CHINOIS SONT TELLEMENT INACCESSIBLES À PARTIR D’ICI…….ET VOILA QUE JE PRENDS CONNAISSANCE DE LEUR ACTIVITÉ SUR LA SCÈNE AFRICAINE……..RATOUREURS CES CHINOIS…..ET CE DE MANIÈRE INGÉNIEUSE……..ILS SONT APRÈS S’ACCAPARÉ DE L’AFRIQUE EN PASSANT PAR L’IMPLANTATION DE TOUT CE QU’ILS FABRIQUENT…..EN PACOTILLES…..COPIES……ALLOUETTE…………JE VAIS SURVEILLER CETTE ÉVOLUTION…….MERCI INFINIMENT DE M’EN PROCURER L’OCCASION…..

  2. Ping : Development Digest – 20/05/11 « What am I doing here?

  3. Lucie dit :

    Une collègue revient de Chine et, même les chinois là-bas, ont une préoccupation relativement à l’utilisation non « normée » de produits toxiques dans la fabrication de biens et de services. L’inquiétude est donc partagée de part et d’autre. Ça porte à réfléchir…

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