Pensées au hasard vol.1


BONHEUR RELATIF

Quand, au sortir de la douche je m’arrête sous le ventilo fixé au plafond et sens un ou deux frissons me parcourir le corps, qui sur cette terre pourrait dire qu’il est plus ravi que moi?

UN CAR POUR DÉDOUGOU.

Les arrêts sont insupportables. Il fait trop chaud. L’air est immobile. Je suffoque et sens la sueur ruisseler abondamment de mon front à ma nuque. Mes vêtements sont détrempés. Je regarde par la fenêtre et laisse mon esprit plané pour fuir la chaleur. Je me sens complètement inadapté à ce climat.  Ne faut-il pas être Africain pour demeurer ici et supporter cette chaleur? Il est près de midi et cette lumière est aveuglante.

Je me  retourne. À mes côtés Amadou,  un jeune homme sympathique que je viens de rencontrer est parfaitement immobile. Amadou est mossi et musulman. Il m’a expliqué plus tôt qu’il devait finaliser les arrangements du mariage de son petit frère qui l’accompagne avec une demoiselle de Dédougou, une femme de descendance bobo, une ethnie de l’ouest du Burkina. Il s’agira donc d’un mariage inter-ethnique, d’un mariage moderne.

Amadou regarde droit devant lui. Cette terre brûlante, c’est la terre de ses ancêtres. À quel point sommes-nous différents physiquement? À première vue, la différence est frappante. L’Africain qu’il est, d’ailleurs, a bien plus sa place ici que moi; il est plus adapté non? Depuis que l’autobus s’est arrêté, nous n’avons pas échangé une parole. Avec cette chaleur, personnellement, je ne m’en plains pas.

Du coin de l’œil, je remarque soudainement qu’Amadou a, lui aussi, le front trempé par la sueur. Il ne dit rien alors que miroitent sur sa peau des millier de petites gouttes. Son regard fixe je ne sais quoi au long: l’horizon peut-être! Lui aussi semble trouver refuge en laissant planer ses pensées là-bas, dans la savane désertique qui nous entoure.  C’est peut-être la chaleur qui me donne alors cette idée étrange à la vue d’un Amadou silencieux et détrempé par la sueur:

 À cet instant bien précis, alors qu’Amadou et moi sommes assis côte-à-côte, si je pouvais mesurer nos températures corporelles respectives à l’aide d’un thermomètre, elle indiquerait 37±0,5 degrés Celsius . Pour lui comme pour moi, la lecture au thermomètre serait pratiquement identique! Comme le mien, le corps d’Amadou cherche (dans ce cas-ci lutte farouchement) à conserver en tout temps cette température bien précise. Si le corps s’en écarte, cela signifie que quelque chose ne va pas, il s’agit du symptôme le plus communs d’entre tous: la fièvre! À plus de 40 degrés Celcius, la vie commence à être en danger. Le maintien du corps par le corps à une température stable fait partie des processus homéostatiques (au même titre que le taux de sucre dans le sang, le rythme cardiaque, etc.) qui permettent le maintient de la vie de tout être humain.

Je regarde la sueur qui perle sur le front d’Amadou et me dis que, fondamentalement, il y a bien plus de ressemblances physiques entre lui et moi que de différences. Burkinabès ou Québécois, au-delà de la couleur de la peau et de quelques traits physionomique nous ne différons que très peu physiquement les uns des autres.  Nous sommes tous vulnérables aux mêmes virus, privés d’eau c’est la mort.

Comme pour moi, dans ce bus c’est un enfer pour le corps d’Amadou qui, en sueur, peine désespérément à conserver sa température normale. La  seule véritable différence entre lui et moi c’est probablement que, lui, n’aurait jamais eu l’idée d’écrire sur cette chaleur. Pour lui c’est le quotidien et il ne sert a rien d’en faire tout un plat… suffit de penser à autre chose et de laisser planer ses idées!

Je me retourne et plonge mon regard dans l’horizon, laissant mes pensées se perdre au loin, là-bas dans la savane qui nous entoure.  À défaut d’une réelle adaptation biologique, on pourra dire qu’il s’agit d’une adaptation culturelle aux conditions climatiques extrêmes du Burkina (et aux voyages d’autobus en général!) que je viens ainsi d’expérimenter.😉

SUR LE COURAGE (ou la stupidité!) DU COOPÉRANT

La littérature sur le développement discute beaucoup du défi que représente l’adoption de technologies, surtout dans le domaine de l’agriculture. Beaucoup d’efforts ont été  faits en 25 ans avec peu ou pas de succès à bien des niveaux. En Afrique, les conditions permettant la diffusion efficace des connaissances, des techniques et des attitudes ne sont pas idéales et les victoires semblent souvent hors de portée. Le passé semble parfois être le gage d’un avenir aux promesses incertaines.

En réunion, je suis assis devant ce volontaire d’Ingénieurs Sans Frontières qui nous parle, avec conviction et espoir, de la nouvelle stratégie d’adoption de technologies que l’équipe devra tester dans les prochains mois. 25 ans d’échec pèse sur les paroles qu’il prononce et je sais qu’il le sait très bien. Cela ne l’empêche pas de parler avec assurance.

Mais quelle est donc le sens de notre action? Qui sont ces coopérants qu’on croise ici dans les villes et les villages? Des hurluberlus aveuglés par un idéal inatteignable? Des réalistes complètement désillusionnés qui croient qu’il n’y a rien à perdre, que de toute façon, c’est ici le seul territoire où on peut confronter l’injustice face à face?

Certains d’entre nous, peut-être plus modérés, parlent en terme financier et disent que nous sommes des investisseurs sociaux: plutôt que de gérer les risques d’un investissement à potentiel retour monétaire, nous tentons de gérer les risques associés à des investissements à potentiel retour social. Dans le cas qui nous occupe, la question serait donc de risquer l’investissement de ressources (surtout humaines) qui pourraient créer le changement ou, plutôt,  inciter les producteurs africains à désirer faire des changements et adopter des technologies innovatrices pouvant avoir un impact positif sur leur condition de vie.

25 ans d’échec et on essaie encore: vraiment! est-ce par courage ou par stupidité?

Demandez moi comment se sent la goûte dans l’océan et je vous répondrai qu’elle se sent aussi vaste et puissante que l’océan lui-même. Comment pourrait-il en être autrement?

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7 commentaires pour Pensées au hasard vol.1

  1. nicostella dit :

    La goutte dans l’océan, aussi puissante que la goutte sur le front d’un homme courageux.
    « 25 ans d’échec et on essaie encore: vraiment! est-ce par courage ou par stupidité? »
    Je réponds: par persévérance, acte de volonté renouvelé.

    Quelques proverbes africains pour te faire sourire:

    « La persévérance est un talisman pour la vie. »
    « Au bout de la patience, il y a le ciel. »
    « C’est en essayant encore et encore que le singe apprend à bondir »

  2. Isabelle Montour dit :

    Merci Bernard de prendre le temps de partager tes réflexions avec nous. Magnifique! Je te suis avec grand intérêt! Je n’ai aucun doute que tu réussisses à faire une différence au sein des milieux dans lesquels tu t’investiras. Le Burkina te change aussi, et tu portes celà jusqu’à nous. Ce n’est pas négligeable dans le calcul des retombées. Chapeau!

  3. PIERRE PARÉ dit :

    SALUT BERNARD……PLUS ÇÀ VA PLUS TU NOUS DONNE L’ENVIE DE CONNAITRE LA FINALITÉ DE TA PROPRE EXPÉRIENCE…….NOUS AVONS HÀTE DE SAVOIR LA FIN…………MAIS QUEL COURAGE CELA DOIT TE PRENDRE…..ET NOUS T’EN SOUHAITONS IMMENSÉMENT………….

  4. nicoleblouin dit :

    Tu n’est pas un huluberlus, tu es un combattant. Je suis certaine que les burkinabès que tu côtoient à chaque jour, seront très fières de t’avoir connu car tu laisses des traces de persévérance, de courage, de détermination et de confiance, partout où tu passes, ils ne t’oublieront jamais. Bernard Lefrançois tu es un grand homme. Avec affection Mamanxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxx

  5. RICLEF dit :

    Bonjour Bernard, j’ai bien apprécié ton texte sur le bonheur relatif et la car pour Dédougou. Quant en ce qui concerne le courage ou la studidité du coopérant, je crois que de croire en son rêve n’est pas stupide. Si aujourd’hui je peux te répondre par courriel après lecture de ton texte c’est grace à tous ceux qui dans le passé ont parfois été assez courageux pour croire à leurs rêves au risque d’être reconnnu comme stupide. Ils sont des millions (de courageux stupides…)depuis l’arrivée de l’homme sur la terre qui nous ont amenés à la modernité d’aujoud’hui te permettant de réaliser tes rêves et tenter d’améliorer le sort d’autres être humains.

    Je sais que parfois cela doit être difficile de continuer à croire pour toi et tes collègues. Dans ces moments d’incertitude pense à un certain Nelson Mandella qui après avoir passé quelques 25 années en prison comme prisonnier politique est ensuite devenu Premier ministre ou Président de son Pays l’Afrique du Sud.

    Selon ce que l’on raconte dans un film sur le rugby intitulé Invictus lorsqu’il était prisonnier il n’a jamis cessé de rêver à la liberté de son peuple. Pour se donner le courage de persévérer il se remémorait mentalement le poème INVICTUS que je te reproduis ici. Ton père qui t’aime et envie ta force et ton courage. Garde ta santé….

    INVICTUS

    Dans les ténèbres qui m’enserrent,
    Noires comme un puits où l’on se noie,
    Je rends grâce aux dieux quels qu’ils soient,
    Pour mon âme invincible et fière,

    Dans de cruelles circonstances,
    Je n’ai ni gémi ni pleuré,
    Meurtri par cette existence,
    Je suis debout bien que blessé,

    En ce lieu de colère et de pleurs,
    Se profile l’ombre de la mort,
    Je ne sais ce que me réserve le sort,
    Mais je suis et je resterai sans peur,

    Aussi étroit soit le chemin,
    Nombreux les châtiments infâme
    Je suis le maître de mon destin,
    Je suis le capitaine de mon âme.

  6. Francine dit :

    Cher Bernard,

    Tu es un etre a part, tu as a l’intérieur de toi une force qui est surement divine, je t’envie d avoir le courage et la détermination que tu démontres. Depuis quelques temps j’avais envie de t’écrire pour te dire que je pense à toi souvent. Sois prudent.

  7. Ping : Development Digest – 13/05/11 « What am I doing here?

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