Un doloreux périple!


Ma destination est Ipala. Je suis assis derrière Francis sur une moto. Nous sillonnons déjà depuis près d’une heure une route de terre battue. D’un rouge ocre resplendissant,  j’apprendrai plus tard qu’on nomme cette route la « Canada », parce que c’est une équipe d’ingénieurs et de travailleurs canadiens, dans les années 80, qui la construisirent.

Ce matin-là, en quittant Yako, Francis avait fait un petit détour pour stopper devant sa demeure familiale. À l’approche des quelques femmes qui étaient assises sous un arbre, il m’avait demandé : « Tu bois le dolo? » Et moi de répondre à Francis: «Oui, oui, je bois dolo! »

Il faut savoir que le dolo est LA boisson alcoolisée nationale. Une boisson à base de sorgho ou de petit mil qu’on fait fermenter selon un processus sophistiqué et fastidieux. Puisqu’il s’agit d’un produit artisanal, le pourcentage d’alcool peut varier énormément…  les effets suite à la consommation aussi!

Les femmes battent le petit-mil (forme de millet) en vue de la préparation du dolo.

Pour voir les femmes en pleine action, cliquez ici.

La moto s’arrête, les femmes s’approchent sourire aux lèvres. Elles échangent avec Francis en moré. Je ne comprends  évidemment pas ce qu’on dit, mais on semble bien s’amuser. Je ne doute pas que je sois à l’origine de cette effervescence, moi, le nassarra! Une femme retourne sous l’arbre pour revenir vers nous avec une calebasse à la main. Vous aurez deviné : cette calebasse était remplie à raz-bord du fameux liquide : le dolo. Il n’est pas encore 10h du matin et moi voilà à trinquer sous le regard amusé de ces femmes, grand-mères pour la plupart à en juger par les traits de leur visage!

C’est donc avec la tête qui tourne un peu que je file sur cette moto en direction du village où je dois séjourner pour la prochaine semaine. Le but est de me familiariser avec la vie des paysans du Burkina. La tête me tourne, mais je tiens bon malgré la chaleur, mon sac trop lourd sur mes épaules et le manque flagrant de suspension sur la moto!

Le petit-mil, qui a commencé à germer, est étendu au soleil afin de l'assécher et de stopper le processus de germination.

Francis qui ne m’avait pas adressé la parole depuis l’épisode du matin se détourne et me dit : «  Ici, c’est Boken, la dernière ville avant le village. On va s’arrêter un peu. » Nous naviguons alors dans des rues étroites et poussiéreuses pour rejoindre un abri sous lequel une vingtaine de personnes sont réunis, assis sur des rondins de bois. Ils ont tous une calebasse aux pieds. Je m’assois avec Francis qui m’informe que c’est ici que viendrons nous rejoindre les gens du village, les responsables de la coopérative communales : c’est notre point de rendez-vous.  Une femme, sourire aux lèvres,  s’avance alors vers moi… calebasse à la main. Déjà au goût, je peux dire que le dolo qu’on vient généreusement de me servir est plus fort que celui qu’on m’avait offert à Yako!

Vue d'un cabaret à dolo typique.

Laurent, le secrétaire de la coopérative d’Ipala, nous rejoint finalement. Il est midi et le soleil frappe si fort, sa lumière est si puissante qu’on pourrait croire que le sol argileux est sur le point d’entrer en fusion, de devenir céramique.  À ma gauche, dans un immense four de pierres noircies par le charbon, on prépare le repas que tous attendent impatiemment : des trippes de porcs bouillies. La chaleur que dégage ce four de masse s’ajoute déjà à l’insupportable. J’ai la sueur au front et le sang qui bouillonne sous la surface de ma peau. Je sens les battements de mon cœur au niveau des tempes. C’est sans mentir que je peux dire que je me suis déjà senti mieux.

Laurent  se pose près de moi et interpelle la dame chargée de servir les clients.  Elle s’avance avec à la main une bouteille de verre de 1 litre remplie de Dolo. Elle la pose à mes pieds. Je regarde Laurent stupéfait, interrogateur. « Bonne arrivée! », me dit-il sur un ton amical, sourire aux lèvres. Dans mes préparatifs j’avais discuté avec bien des gens. On m’avait dit qu’au Burkina, lorsque quelqu’un offre quelque chose, il est très mal vu de refuser. Un geste de refus est perçu comme un acte de condescendance ici.  J’ai donc accepté le litre de dolo et me suis efforcé de le boire…comme un bon étudiant.

La mixture d’eau et de grains est chauffée à plusieurs reprises sur des feux de puissance variable. À Ipala, la cuisson se fait sur plus de 24h. Les femmes ne dorment donc pas beaucoup pendant la préparation du dolo.

Pour un aperçu vidéo de la cuisson du dolo, cliquez ici.

On sort finalement les dernières pièces de viandes du four et commence le service. Nous aurons droit à notre part. Je ne peux pas dire quelles parties des viscères on nous a servi. Malgré ma réticence à la première bouchée, j’ai terminé mon plat avec appétit. Avec tout ce dolo j’avais bien besoin de me mettre quelque chose dans le ventre. Le seul problème aura été la mastication. Un nassarra n’a pas la force de mâchoire adéquate pour déchiqueter la chaire ferme des trippes du porc.

Ça fait deux heures que nous nous sommes posés dans ce cabaret (j’apprendrai plupart que c’est ainis qu’on nomme les endroits où on sert le dolo) quand, finalement, on m’annonce que ce sera le départ pour le village. J’ignore la raison de cette attente. Personne n’a pensé nécessaire de justifier ou de donner des explications sur ce délai. Je n’ai pas posé de question non plus. C’est l’Afrique et il est préférable de garder à l’esprit l’adage disant que : toute bonne chose viendra à qui sait attendre.

En moins de quinze minutes nous rejoignons le village où tous les responsables de la coopérative s’étaient réunis en prévision de mon arrivée. Il faut dire que l’étranger, dans les villages, est toujours accueilli avec grand honneur. C’est donc dans la maison du président qu’on fera les présentations. C’est avec un sentiment mitigé que je m’assois dans la chaise qu’on m’avait réservée, la plus belle d’entre toutes. Lesoleil a à peine baissé et on a toujours cette impression de vivre dans le brasier. Le dolo, lui, fait encore effet et les pulsations au niveau de mes tempes n’ont pas cessé alors qu’on s’apprête à débuter les présentations formelles. C’est alors que le président se retourne et interpelle une femme qui était assise derrière.

Du coin de l’œil je la vois s’approcher … sourires aux lèvres et calebasse à la main!

La mixture est ensuite filtrée pour ne garder que le liquide.

Épilogue

La calebasse, cette fois-ci, n’était pas remplie de dolo, mais de la mixture obtenue juste avant la fermentation, le binré. Il s’agit d’un liquide sucrée, succulent et sans alcool. Un liquide désaltérant que j’ai cependant dû me restreindre à boire étant donné la nature fragile de mon estomac nassara.

Le liquide récupéré est refroidi pour obtenir ce qu'on appelle le binré. La levure sera ensuite ajouté transformant les sucres en alcool. Au petit jour, le dolo est prêt.

Dans les villages, on puise souvent l’eau dans des puits de surface. Les risques de contamination sont forts élevés pour l’étranger et, selon les cas, pour la population locale aussi. Les gens ne font pas toujours le lien entre l’eau contaminé et les maladies qui peuvent courir dans la communauté.

Parfois aussi, les gens connaissent très bien le lien, mais ils n’ont tout simplement pas accès à une autre source d’eau que celle des puits de surface. C’est pourquoi de nombreux programmes existent pour 1) sensibiliser les populations à l’importance de l’hygiène et 2) donner accès, via l’installation de forage profond, à une source d’eau propre et sécuritaire. Ces programmes font face à de nombreux enjeux et ISF-Canada travaille ardemment pour rendre ce secteur plus efficace au Malawi. Dans mon cas, avec la calebasse à la main et le potentiel de tomber malade, je me suis souvenu du conseil d’un ami africain qui m’avait prévenu de ce genre de situation, je me suis donc contenter à faire semblant de prendre une gorgée, l’essentiel étant  de démontrer qu’on accepte l’offrande. C’est pratique courante ici. Quand un visiteur arrive, la première chose qu’on lui offre c’est quelque chose à boire, de l’eau habituellement. Une tradition qui a bien du sens dans un pays où on ne boit jamais assez.

Après les cérémonies d’accueil, le président m’a proposé d’aller me reposer puisque j’avais « bien voyagé aujourd’hui. » L’amabilité des gens ici est exemplaire. On a beaucoup de considération pour le visiteur.  J’ai accepté l’offre et me suis dirigé vers ma maison d’accueil, accompagné de Laurent et Francis. Me remémorant les événements de la journée, j’ai soudain réalisé que, de toute la journée, je n’avais vu ni Laurent, ni Francis boire le dolo. Sans hésiter je leur demande pourquoi il n’avais pas bu le dolo avec moi. Et les deux de me répondre : « Ah mais c’est que le dolo ça me donne trop mal à la tête ! »

Pas de doute, ici, je suis Nassarra!!

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6 commentaires pour Un doloreux périple!

  1. PIERRE PARÉ dit :

    SUPER INTÉRESSANTE CETTE SUPER EXPÉRIENCE QUE TU ACQUIÈRES EN VIVANT UNE TELLE AVENTURE……………..TES PARENTS DOIVENT ÈTRE TRÈS FIERS DE LEUR FISTON…………..NOUS SOMMES AU COURANT DES DIFFICULTÉS DE LA VISION DE TON PÈRE…………….QUE LE MEILLEUR T’ARRIVE…….BYE…..

  2. nicoleblouin dit :

    Quelle expérience, ton récit est extra……….. Maman xxxxxxxxxxx

  3. Ginette et André dit :

    Nous avons hate a ton prochain récit,fais bien attention a toi .Avec toute notre affection .Ginette et Andréxxxxxxx

  4. Jacintha dit :

    On peut dire que tu as eu ton baptême du dolo!!

  5. Marie-Claude dit :

    Bernard j’adore te lire!!! J’ai hate a tes prochaines aventures …😉

  6. Sidbeeme dit :

    Haaaa là, ce n’est que le début du commencement. Tu vas prendre drap du pays réel. Le dougou yêrê yêrê.
    Oublie Toronto ou Montréal, ici chien mange chien, c’est le Faso.
    Je suis content de te lire François Bernard, il faut qu’on se voit car je dois au moins une calebassée de Zom koom. Rassure toi ce n’est pas de la bière
    Du courage surtout et sache que c’est la meilleure manière d’apprendre des réalités du pays.

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