Lac Bosomtwe, le sens de la richesse


Une vue du rivage, lac Bosomtwe (Ghana)

Une vue du rivage, lac Bosomtwe (Ghana)

Au loin, du rivage, je peux apercevoir la silhouette de ces hommes du village, pêcheurs, qui semblent suspendus sur les eaux. Selon la croyance locale, le lac est sacré, habité par l’esprit des ancêtres. Ainsi, ce serait manquer de respect que de s’aventurer sur le lac avec un objet qui aurait été sculpté, creusé par la main des vivants. C’est pourquoi les pêcheurs se déplacent sur les eaux avec une planche de bois et par la seule force de leur bras.

À la tombée du jour, le spectacle est magnifique, envoûtant. De voir ces silhouettes se déplacer agilement sur les eaux, de percevoir la fraternité qui unit ces pêcheurs quand, au signal de l’un d’entre eux, tous se dirigent vers lui pour soulever le filet avec adresse, ce spectacle m’émeut et rend mon âme sereine. N’est-ce pas d’ailleurs ce même sentiment qui émerge au contact des enfants ici? Pourquoi venir sur cette plage tous les soirs pour admirer ces gens et m’en inspirer? Ne devrais-je pas voir ces gens pauvres, démunies? Et, pourtant, il y a une part en moi qui les envie. Pourquoi?

Peut-être est-ce parce que, contrairement à eux, le sens sacré a été évacué de mon existence. Je suis occidental. Je suis né dans l’empire du logos, dans un endroit où la raison s’est fermement établie. Serait-ce que je les envie d’habiter – ou plutôt de cohabiter – avec ce lac qui représente pour eux la puissance des vies passées, des ancêtres? Je les envie de voguer sur des eaux qui leur rappellent leurs grands-parents. Je les envie de pouvoir respecter chaque jour la mémoire des anciens, des disparus, par ce simple rituel qui est d’utiliser la planche de bois pour se déplacer sur les eaux. J’envie cette croyance qui guide leur cœur; qui leur permet de vivre auprès de ce lac qui les menacent et les protègent à la fois. J’envie ces pêcheurs qui, allongés sur leur planche, en état constant de précarité, navigue sur ces eaux profondes avec la conviction qu’ils flottent ainsi au-dessus des profondeurs où se sont réfugiés l’esprit de ceux qui ont terminés leur passage dans le monde des vivants.

Des pêcheurs suspendus sur les eaux.

Des pêcheurs suspendus sur les eaux.

Comme ailleurs, les temps changent.  Le lac est à quelques heures seulement d’Accra, la capitale du Ghana, une des villes africaines avec le plus haut taux de croissance économique. Avec l’avancée de la civilisation, force est de constater que le refuge des ancêtres est menacé. Le jour n’est peut-être pas loin où les habitants du rivage cesseront d’y croire et que le lac sacré disparaîtra. Le spectacle que j’ai vu du rivage ces soirs-là, on le fera peut-être pour distraire des touristes venus d’Accra. On prétendra que le lac est toujours sacré,  mais les habitants sauront que les ancêtres auront fui vers un refuge plus paisible. Le lac est parfait pour les sports nautiques et ce sont maintenant des centaines de bateaux à moteur qui naviguent sur les eaux. Les pêcheurs, peut-être, percevront-ils ces changements comme le signe du progrès. Ne peuvent-ils pas maintenant naviguer sur les eaux les pieds bien au sec alors qu’ils font se balader les touristes sur les eaux agitées? Ils auront appris que le lac a été formé par la collision d’un météorite il y a plus de 100 millions d’années. L’odeur du poisson qui, autrefois, était signe de succès aura été remplacée par l’odeur du parfum des touristes. Les fils et les filles des pêcheurs d’hier mangent-ils toujours le poisson aujourd’hui?

Les nuages se mélangent aux rayons du soleil et le ciel s’embrasent. Les pêcheurs tranquillement se retirent alors que ma vision trop pessimiste sur l’avenir de ce lac et de ses habitants s’estompe dans mon esprit. Un a un, je vois les pêcheurs happés par l’horizon. Au loin, j’aperçois ce jeune homme qui se tient le dos droit sur sa planche, le regard fixé dans ma direction. Je ne peux m’empêcher de demander : « et si, lui aussi, enviait ma situation d’affranchi? Comment dire s’il ne préfèrerait pas voir en ce lac qu’un immense cratère rempli d’eau, qu’une anecdote dans l’histoire naturelle de la planète? Comment dire s’il ne regrette pas son asservissement aux pouvoirs des croyances locales, à la puissance du symbole que représentent les ancêtres? Comment dire s’il ne préfèrerait pas avoir les pieds au sec et ne pas avoir à utiliser ses bras, meurtris et souffrants, pour se déplacer péniblement, et ce, que pour quelques poissons qu’il ne pourra vendre qu’à vil prix? Comment dire s’il n’est pas profondément préoccupé, se demandant comment faire pour envoyer ses enfants à l’école avec si peu pour vivre? »

Un pêcheur à la tombée du jour fixe le rivage.

Un pêcheur à la tombée du jour fixe le rivage.

Alors que ce dernier pêcheur disparaît dans l’horizon, ne subsiste en moi qu’une seule envie : que ce lac demeure pour ces habitants le lieu qu’ils désirent qu’il soit. Et pour que les changements voulus s’opèrent durablement et de manière positive, encore faut-il qu’on respecte la vitesse à laquelle cette communauté pourra convenablement s’adapter aux nouvelles conditions. C’est leur droit et notre devoir à nous, étrangers, de respecter leur volonté et leur capacité à modeler la nouvelle réalité dans laquelle ils désirent évoluer. Si j’ai un regret, c’est que nous ayons échoué si lamentablement dans notre propre pays, ayant perverti les lieux sacrés des autochtones sans qu’on ne leur demande s’ils étaient prêts à tourner si rapidement le dos aux ancêtres, à ce qui donnait un sens à leurs communautés et ce qui, en quelque sorte, était peut-être leur plus grande richesse.

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3 commentaires pour Lac Bosomtwe, le sens de la richesse

  1. nicoleblouin dit :

    Bravo, tes écrits nous conscientises beaucoup sur les répercutions que nos gestes peuvent avoir sur tout ce qui nous entoure. Il faut garder confiance en l’avenir et croire que tout n’est pas une fin es soi. L’évolution n’est pas toujours ce que l’on souhaiterait.

  2. Andréanne dit :

    Toujours aussi plein de questionnements et de sagesse. Merci pour ces mots qui me font chaque fois replonger dans cette réalité du coopérant. Nassara, c’est pas facile…comme tu dis!

  3. sylvie lefrançois dit :

    Encore une fois mon beau Bernard, quelle belle réflexion sur l’évolution de l’humatiné…elle suscite en moi un questionnement..mission accomplie . En plus j,ai la chance de lire un poète et philosophe que j’admire pour bien plus que de ce qu’il est entrain d’accomplir, dans cette mission à l’étranger… Je l’admire pour ce qu’il est depuis qu’il est petit, un être bon, doux, sensible, mais surtout parce que je sais d’où tu viens et quelles belles valeurs t’ont étées transmises par tes parents, tes grands-parents et tous ceux qui t’ont précédés… Bravo à toi et à toute les personnes qui ont croisées la route de ta Vie depuis 34 ans…. Avec toute mon affection…Sylvie xxxxxxxxxxxxxxx

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